Sorcery of thorns, Livres grognons

L'ours inculte
, 28/06/2022 | Source : L'ours inculte

En Juin 2022 j’me suis mis en tête de plonger dans la partie Young Adult de ma bibliothèque en enchaînant plusieurs lectures de la catégorie. Surprenant, n’est-il pas ? La blogosphère YA j’y mets pas souvent les pieds, mes radars sont pas trop bien réglés dessus, et donc on y trouve des bouquins qui cartonnent mais dont j’ai jamais entendu parler. Quel affront ! C’est le cas de Sorcery of Thorns de Margaret Rogerson, découvert très récemment. Bon, on y va alors.

Elisabeth a grandi dans une des grandes bibliothèques d’Austermeer, encore apprentie, elle se destine à veiller sur tous ces grimoires magiques qui renferment le savoir néfaste des sorciers. C’est pas facile, les bouquins murmurent dans la nuit, se débattent, et parfois se libèrent, se transforment en démons et sèment le chaos. C’est précisément ce qui arrive une nuit, et Elisabeth va être accusée d’avoir libéré le monstre. Conduite à la capitale pour être jugée, elle sera sous la surveillance du sorcier Nathaniel Thorn et de son mystérieux serviteur. Ensemble ils pourront peut-être découvrir ce qui se cache derrière cette machination ?

Je suis tombé sur les bouquins de Margaret Rogerson cette année, sûrement parce que j’étais dans un angle mort de la communication de ces éditeurs qui ne jurent que par Instagram. C’est seulement en trainant avec mon compte relativement récent sur ce rézosocial ignoble que j’ai vu Big Bang faire des grands moulinets avec les bras pour faire la promo de Vespertine, la dernière sortie de l’autrice. Curiosité, je farfouille, et OH MAIS C’EST QUOI CES JOLIES ÉDITIONS RELIÉES ?! (Oui, je suis matérialiste, #ComitePourLesHardbacksVF). Il n’en fallait pas plus pour me faire acheter Sorcery of Thorns.

Le bouquin se passe dans un monde secondaire aux airs d’Angleterre victorienne, ambiance calèche et routes pavées option grandes bibliothèques majestueuses. On y suit une jeune orpheline élevée dans un cadre très fermée avec une connaissance du monde extérieur un peu inexistante, on lui a appris que les sorciers étaient tous des monstres qui mangent des enfants avec un café et des toasts. Quand elle se retrouve embarquée dans cette histoire avec pour seul potentiel allié un sorcier, ça coince un peu. Cette évolution de la jeune adolescente qui ouvre les yeux sur le vrai monde est vraiment bien gérée par l’autrice, Elisabeth revoit un peu ses préjugés, et on s’attache à elle sans problème. J’ai juste pas compris où elle a appris l’escrime, c’est une apprentie bibliothécaire qui ramasse une épée par terre et paf, c’est Zorro. Évidemment on voit venir la petite romance de loin, mais celle-ci a le bon goût d’arriver assez progressivement dans une évolution crédible de nos personnages.

Nathaniel est le « personnage ténébreux qui cache un lourd secret », un cliché abordé avec finesse par l’autrice, on tombe pas dans la caricature du perso YA tellement dark qu’il en devient comique (coucou Kaz Brekker). Là on a un personnage limite en dépression au début du roman, on va découvrir son passé et l’histoire de sa famille, mais aussi par son biais on découvre le monde des sorciers, et disons que… C’est pas vraiment Poudlard quoi… A ses côtés nous avons Silas, majordome classe taiseux et aussi démon de son état. Silas est un personnage génial, mystérieux mais très touchant, avec des moments de bad-assitude mémorables qui nous joue la cavalerie avec talent. La dynamique du trio et son évolution sont vraiment bien menées, outre la petite romance slow-burn, on découvre la relation complexe entre Silas et Nathaniel, et Elisabeth va s’incruster dans cette petite famille touchante et trouver sa place.

L’intrigue est une machination assez classique mais très efficace malgré quelques facilités, et elle nous permet surtout de découvrir le monde d’Austermeer. L’équilibre entre les sorciers et les bibliothécaires, le rôle de ces livres vivants et grognant, parfois enchainés et traités avec d’infinies précautions, l’ambiance sombre et fantastique, tout ça m’a surpris parce que je m’attendais à un univers fantasy classique. Mais finalement on frôle souvent l’horreur (gentillette) par certains côtés, les descriptions des monstruosités suintantes, les couloirs sombre éclairées à la bougie, le système de magie à base de pentacles et d’invocations de démons, y’a une atmosphère très particulière que j’ai beaucoup appréciée.

Aucun regret donc pour cette lecture où je suis encore une fois sorti de ma petite zone de confort dans notre multivers de lecteurices, pour finir très satisfait de ma découverte. Oui il y a des « marqueurs » Young Adult, quelques clichés et une petite romance, mais rien de tout ça n’est un défaut en soi. Quand c’est bien mené ça donne un bon livre quelle que soit l’étagère où il est rangé.

Lire aussi l’avis de : Sia (Encres et calames), Steven (Maven Litterae),

Couverture : Charlie Bowater
Traduction : Vincent Basset
Éditeur : Castelmore (Collection Big Bang)
Nombre de pages : 576
Prix : 16,90€ (broché) / 22€ (relié) / 9,99€ (numérique)

« Le voyeur du Yorkshire », Peter ROBINSON

Brize
, 28/06/2022 | Source : Sur mes brizées

Alan Banks, inspecteur en chef naguère affecté à Londres, est depuis peu venu rejoindre les effectifs du poste de police d’Eastvale, aux environs de Leeds, dans le Yorkshire.Deux affaires ne tardent pas à occuper ses journées. La première concerne un voyeur surpris à quelques reprises par certaines de ses victimes, mais sans qu’elles puissent donner... Lire la Suite →

Journal d'un AssaSynth, de Martha Wells (tomes 1 à 5)

Blop
, 27/06/2022 | Source : Impromptu

space opera,science-fictionL'oeuvre : Pour ce premier (et peut-être dernier !) billet de l'année 2022, je me suis dit que tant qu'à parler de space opera, autant ne pas y aller de main morte. J'ai donc décidé de vous parler d'une série commencée en décembre dernier, et terminée aujourd'hui, devenue célèbre grâce à son succès critique : Journal d’un AssaSynth, de Martha Wells (titre original : The Murderbot Diaries).

La série est composée de 5 novellas et 1 roman, tous édités à la Dentelle du Cygne chez L'Atalante (ma collection que j'aime d'amour "pour toujours et à jamais, jusqu'à preuve du contraire", comme dirait Nicolas Martin - mais je m'égare).

1- Défaillances systèmes (2019) : prix Hugo, Locus, Nebula et Alex 2018

2- Schémas artificiels (2019) : prix Hugo et Locus 2019

3- Cheval de Troie (2019)

4 -Stratégie de sortie (2019)space opera,science-fiction

5- Effet de réseau (2020) : Prix Nebula 2020, Prix Hugo et Locus 2021

6- Télémétrie fugitive (2021), que je n'ai pas encore lu

En outre, le prix Hugo de la meilleure série littéraire 2021 lui a été décerné dernièrement.

On peut donc dire que la qualité avait de bonnes chances d'être au rendez-vous.

 

L'histoire : Une équipe de scientifique, PréservationAux, est en mission d'exploration sur une planète quasi inconnue. Elle est accompagnée d'une SecUnit, un cyborg chargé de sa sécurité. Ce dernier, le narrateur, a pour particularité de s'être auto-baptisé en secret "AssaSynth" - plus poétique encore que la version originale "murderbot" (bravo à la traductrice Mathilde Montier !). Il a aussi piraté en loucedé son module superviseur, qui permet normalement aux humains, et surtout à la compagnie qui le met à disposition des clients, de le contrôler. Ce piratage est potentiellement létal pour les humains, mais il se trouve que dans le cas de notre SecUnit, ledit potentiel reste sagement inexprimé.

space opera,science-fictionEn effet, lors d'une mission précédente, des clients dont il ("iel", pour être précise) était chargé sont morts, et ce souvenir atroce le pousse à faire de son mieux pour protéger cette équipe scientifique, menée par le Dr Mensah. Le récit dévoile plus tard les raisons précises qui ont mené AssaSynth à désactiver son module de supervision pour devenir autonome. Et celles-ci sont effectivement sacrément bonnes, et naissent d'un véritable traumatisme, pour pousser un cyborg à pirater son propre système.

Tout en suivant pas à pas la mission de protection d'AssaSynth face à des scientifiques jamais assez prudents à son goût, sur une planète plus hostile qu'il n'y paraît, le lecteur explore avec le cyborg les aléas de la découverte de la liberté de décision, de pensée et de conscience, ainsi que ses progrès - ou pas - en matière de rapports avec les êtres humains, le Dr Mensah en tête.

Les tomes suivants développent les relations d'AssaSynth avec les scientifiques de Préservation, ainsi que ses déboires divers et variés pour se trouver une place au sein d'une société qui ne veut certainement pas d'une SecUnit séditieuse, toute bien intentionnée soit-elle. Car AssaSynth observe l'humanité par le prisme de ce que celle-ci pense des cyborgs, et il ne se fait aucune illusion sur ce qu'il peut attendre d'elle.

Le cyborg trouve alors systématiquement refuge, de manière aussi drôlatique que pathétique, et toujours compulsive, dans la consommation effrénée de séries télévisées de science-fiction, toutes aussi irréalistes les unes que les autres, et dans lesquelles les SecUnits tiennent régulièrement, voire systématiquement, le rôle de tueurs effroyables et incontrôlables...

 

Mon avis : Comme toujours dans les oeuvres que j'apprécie le plus, celle-ci propose un récit d'aventure en surface, et une réflexion philosophique sur l'existence et la conscience, dans le fond.

space opera,science-fictionDès ma lecture de la première novella, et ceux qui me suivent sur les réseaux s'en souviennent peut-être, j'ai partagé quelques lignes qui m'ont fait glousser, voire pouffer :

C'était pire que ce que je croyais. [...] Ils étaient arrivés à la conclusion qu'il ne fallait pas "me mettre la pression". Ils étaient tous tellement gentils que ça en devenait abominable.

Car en effet, AssaSynth fait preuve d'une ironie dévastatrice dans son récit, ironie qui lui permet de gérer tant bien que mal les conflits inévitables entre sa part de machine factuelle et analytique, et les vagues émotionnelles très humaines, issues de sa partie organique, qui viennent le parasiter bien trop souvent à son goût.

La gestion de ses émotions constitue l'un des points centraux de l'évolution d'AssaSynth tout au long de la série, et le lecteur peut mesurer ses progrès en la matière - ou pas ! - à la fréquence à laquelle il se réfugie dans ses épisodes préférés de série télé, qu'il visionne et revisionne, tel une Blop qui relit son livre doudou chaque année (Le Vol du Dragon d'Anne McCaffrey, pour les curieux).

space opera,science-fictionL'autrice émaille donc le récit de réflexions et commentaires personnels d'AssaSynth, souvent très drôles, toujours sarcastiques et, au moins en surface, légèrement humanophobes. Car il est bien évident que ce cyborg nourrit des sentiments aussi profonds que niés pour ses compagnons humains, sentiments qu'il s'évertue à qualifier de toutes les façons possibles, sauf bien entendu celles qui entrent dans le champ sémantique de l'émotion.

Ces pas de côté au beau milieu de scènes d'action offrent une respiration décalée, souvent inattendue, et l'ensemble propose des novellas dont le rythme rapide n’essouffle pas le lecteur, en y injectant de la profondeur de champ.

Le roman est, lui, un peu moins bien équilibré. Néanmoins, le contexte ayant été très convenablement posé dans les 4 novellas précédentes, on se laisse porter par les aventures d'AssaSynth et de ses associés humains.

Le plus intéressant étant d'ailleurs dans ce 5e opus, l'exploration de la relation entre AssaSynth et le vaisseau-bot Périhélion, rencontré dès la fin du premier tome. Les deux entités nouent un lien complexe, indéfinissable, et très hautement divertissant pour le lecteur, qu'AssaSynth refuse catégoriquement de qualifier d'amitié, puisque ce concept est humain et donc, non applicable dans le champ des relations robot-cyborg. Or ce lien évolue énormément durant le 5e tome, et l'exploration de leurs identités respectives constitue l'un des coeurs du récit.

Tout dans cette oeuvre tourne autour des questions de l'identité, de la conscience et de la relation à l'autre, quand rien dans le monde n'est prêt à admettre qu'il y a là une conscience, une identité et une altérité à reconnaître. Journal d'un AssaSynth est donc une série qui allie le divertissement de surface au sens profond, tout ce que j'aime dans la littérature en général, et dans le space opera en particulier.

 

Une fois de plus, grâces soient rendues à Lhisbei et M. Lhisbei pour le Summer Star Wars, seul et unique challenge de l'univers capable de sortir ce blog et son autrice de leur léthargie.

Que la Force soit avec vous.

space opera,science-fiction

 

LES MYSTERIALES 2022 : MARION DU FAOÜET

Herve
, 27/06/2022 | Source : TEMPS DE LIVRES

A l’occasion du festival Les Mystériales, nous avons pu présenter des femmes réelles ou imaginaires. Marion du Faoüet est une cheffe de brigands qui vécut en Bretagne au XVIIIeme siècle. La bande dessinée est présentée par Sandrine Pondaven, des éditions Locus Solus.

Vous pouvez retrouver l’ouvrage de Roland Michon et Laëtitia Rouxel sur le site des éditions Locus Solus

Dans la spirale uchronique : Pharsale, 48 av. J.-C.

Apophis
, 27/06/2022 | Source : Le culte d'Apophis

Je l’ai précisé à plusieurs reprises, l’Uchronie est mon deuxième genre préféré en SFFF, après la SF mais devant la Fantasy. La façon dont les choses auraient pu, voire, dans certains cas, dû se passer me fascine totalement (j’invite les anglophones parmi vous à lire les deux essais What If ?, qui vous démontreront que […]

Gagner la guerre t4 - Genet - Jaworski

Gromovar
, 27/06/2022 | Source : QUOI DE NEUF SUR MA PILE ?


Voici qu'arrive le tome 4 de l'adaptation BD du Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski par Genet et Jaworski lui-même.


On avait laissé Benvenuto Gesufal en grand danger à la fin du tome 3. Les mensonges et les machinations dont il a été partie commencent à émerger au grand jour alors que les dépités de la guerre de Ressine cherchent à se venger et à reprendre l'initiative politique. D'atout secret, Benvenuto devient une gène possible pour la maison Ducatore, au point que, alors que Ducatore semble retourner sa veste à son endroit, il ne voit plus que la fuite comme solution aux deux périls qui le menacent : l'emprisonnement à court terme et l'assassinat à moyen terme.


Fuir dans la ville est utile pour échapper quelques temps à des lames trop aiguisées mais, clairement, quitter la ville est le seul moyen d'échapper à la mort. Recherché par spadassins et magiciens, le bretteur à gages doit mettre le plus de distance possible entre lui et la République de Ciudala s'il veut conserver un maigre espoir de conserver sa tête sur ses épaules. Alors que tout semble se liguer contre lui et qu'aucune échappatoire n'est est en vue, une aide inattendu se présente.


Etonamment, et en dépit de son impardonnable incartade au sein même de la famille de son « patron », il est aidé dans son entreprise par un homme du Podestat Ducatore. Le vieux leader pense pouvoir encore l'utiliser, comme homme de main ou comme chèvre si nécessaire. Voilà donc Benvenuto parti sur les routes d'exil, en compagnie du mage Sassanos et de deux mercenaires Ouromands, en direction de la Marche franche, une zone montagneuse située à l'ouest de sa ville de naissance, loin de la sophistication et de la magnificence de Ciudala la belle.

En chemin les dangers le guettent encore, qu'ils soient bandits de grand chemin ou poursuivants qui n'abandonnent pas tant son nom est devenu synonyme de tout ce qui doit disparaître des intrigues de la guerre de Ressine.


Action, réaction, risque, morts violentes, difficile de savoir dans le monde de Benvenuto qui est un ami et qui est un traître, d'autant que les alliances changent au gré des intérêts et que les soutiens évoluent avec les rapports de force et les opportunités. Benvenuto doit donc compter essentiellement sur lui-même pour survivre, en acceptant néanmoins l'aide d'autres sans lesquels il ne tiendrait pas longtemps, tout en sachant qu'il ne doit jamais baisser sa garde et donc se méfier « d'aides » susceptibles à tout moment se retourner. Une situation profondément inconfortable.

Quand il s'avère que la fuite ne pourra pas durer éternellement, Benvenuto se donne un nouveau cap, qu'on explorera dans le tome 5.

"La Marche franche" est encore, comme ses prédécesseurs, une réussite. L'action est toujours aussi frénétique, les enjeux toujours aussi élevés, les manigances toujours aussi tortueuses. On halète avec Benvenuto et on n'aimerait guère être à sa place.


Gagner la guerre t4, La Marche franche, Genet, Jaworski

20 livres de science-fiction, fantasy et fantastique Queer

Elessar
, 27/06/2022 | Source : L'Imaginarium électrique

Bon allez, je me motive et je publie ma petite sélection de titre de SFFF Queer pour le mois de Juin ! (Si tout va bien, cet article a effectivement été publié en juin, sinon, c'est que la procrastination à gagné une fois de plus...)Nos genres de l'imaginaire, s'ils nous permettent de découvrir des mondes fantastiques ou des futurs plein d'imaginations, sont malheureusement très conventionnel

Analog/Virtuel – Lavanya Lakshminarayan

FeydRautha
, 27/06/2022 | Source : L'épaule d'Orion

En ce mois de juin, la toute jeune collection Le Rayon Imaginaire dirigée par Brigitte Leblanc chez Hachette s’orne d’un nouveau titre avec Analog/Virtuel, premier roman de l’autrice indienne Lavanya Lakshminarayan, originellement sorti en anglais en 2020. Il s’agit du quatrième texte publié dans la collection, après le roman de fantasy Les Dix Mille portes de January d’Alix E. Harrow, un juvénile inédit de de Robert A. Heinlein, Destination outreterres, et une nouvelle traduction de Frankenstein ou Le Prométhée Moderne de Mary Shelley par Élisabeth Vonarburg.

Analog/Virtuel est à la fois présenté comme un recueil de nouvelles et un roman dystopique. Dans les deux cas, ce n’est pas tout à fait juste. Lavanya Lakshminarayan nous projette plus d’une centaine d’années dans le futur, au cœur d’Apex City. Il y a eu des guerres, il y a eu le réchauffement climatique. Le monde a changé. Le nationalisme a disparu, les états aussi et les villes partout dans le monde sont devenus des entités politiques et économiques indépendantes, gérées par des compagnies privées. Apex City est administrée par Bell Corp, selon un modèle managérial. La position qu’occupe chacun dans la société, et dans la ville, est déterminée par sa position le long de la courbe de Bell (ce qu’on nomme en français une courbe en cloche, c’est à dire une distribution gaussienne) basée sur une mesure de la productivité des individus, et donc de leur mérite. Apex City est ainsi une « technarchie méritocratique » qui a remplacé l’ancien système des castes de l’Inde actuelle. Le mérite détermine l’accès autant aux premières nécessités comme l’eau ou l’habitat qu’aux technologies, indispensables pour maintenir ou augmenter sa productivité. Les vingt pour cent les plus productifs constituent l’élite bourgeoise de la société. La majorité appartient aux soixante-dix pour cent. Ils sont les Virtuels, les bons citoyens d’Apex City. Restent les dix pour cent les moins productifs, les Analogs, rejetés en dehors du dôme de protection de la ville vers les bidonvilles qui forment les faubourgs, privés de tout, technologie, eau, vivres… ce sont les damnés de la terre, les intouchables, promis à la ferme aux légumes (vous découvrirez de quoi il s’agit). Ce que raconte Analog/Virtuel, c’est l’effondrement de cette dystopie.

L’incipit du premier chapitre, ou première nouvelle, revient en incipit du dernier, comme une métalepse qui enjambe tout le roman.

« Personne ne remarque rien, car il ne s’est rien passé. Enfin, pas encore. C’est comme ça que tout commence. »

Une fois n’est pas coutume, je vais aborder dans cette chronique des concepts de technique littéraire et adopter un vocabulaire emprunté à la narratologie de Gérard Genette, car la conception de ce roman, la manière dont il est écrit, est intimement liée à son propos et fournit une clef de lecture. En soi, l’univers décrit par l’autrice est assez classique dans le paysage de la dystopie à tendance cyberpunk. Il est construit sur des bases de technologie informatique, d’implants, d’hyperconnectivité, et de violence économique et sociale. De ce point de vue, Lavanya Lakshminarayan ne révolutionne pas le genre mais extrapole à partir de la société existante vers un avenir possible. Le titre complet de la version originale était d’ailleurs Analog/Virtual: And Other Simulations of Your Future. Le récit fusionne le présent et l’avenir (ou le passé et le présent dans le temps du roman), puisqu’Apex City n’est autre que l’actuelle ville indienne de Bangalore où habite l’autrice. La projection se fait par un jeu de références externes renvoyant à notre temps présent et d’auto-références internes. De nombreux noms (toponymes, sigles et marques) renvoient à un espace « extra-textuel » existant, comme Woofer qui remplace Twitter, ou InstaSnap. Mais l’autrice dote Apex City d’une véritable culture propre avec ses jeux de langage et ses expressions qui ne se comprennent que dans l’espace « intra-textuel ». À la lecture de certains passages du roman, les plus caustiques, on pourra penser au roman VieTM de Jean Baret, le cynisme en moins. Comme ce dernier, Analog/Virtuel déconstruit sans cesse les figures habituelles et alterne noirceur et humour, depuis le plus sombre (la ferme aux légumes) jusqu’à l’ironie hilarante (le chapitre Le projet BE-Moji).

Son trait le plus original est dans la forme narrative. Vu de loin, Analog/Virtuel a effectivement l’allure d’un recueil de nouvelles, mais c’est trompeur. Il s’agit bien d’un roman dont la structure fragmentaire se décline en vingt chapitres, chacun doté d’un titre propre, qui eux même sont fragmentés en séquences et ellipses temporelles. Le narrateur change à chaque chapitre, et la narration prend le parti d’une focalisation interne où tout est raconté à travers le regard d‘un personnage, une voix homodiégétique, avec occasionnellement l’emploi de la première personne par un narrateur autodiégétique. Il ne s’agit pas d’un roman polyphonique comme l’est La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Il s’agit d’un roman mosaïque. Chaque récit donne à lire une tranche de vie, un moment de crise, une expérience inscrite dans un temps donné, un fragment inscrit au sein d’un récit plus vaste. Le temps de la narration est celui du récit, simultané à l’action, avec occasionnellement des récits enchâssés où passé et présent s’intercalent sous forme de flash-backs. Chacun des textes est lié à un autre par un événement, un objet, un détail, un narrateur qui devient un personnage secondaire. Le tout forme un récit chronologique cohérent sur plusieurs mois, voire plusieurs années si l’on tient compte des retours en arrière.

Tout ceci a son importance car la polyphonie présente dans la narration donne à lire un récit collectif. C’est le mot à retenir de cette chronique : collectif. En variant les voix et les points de vue, le choix narratif permet d’explorer tous les aspects de l’univers, selon différentes approches, différentes expériences de vie, à travers les différentes strates de la société. C’est une peinture holistique de cet avenir possible. Le récit proposé par Lavanya Lakshminarayan échappe au schéma classique (occidental) de la quête héroïque. Dans la dystopie décrite par l’autrice, il n’y a pas de grand méchant ni de gentil héros qui va sauver le monde. Il n’y a pas de dictateur ou d’affreux capitaliste qui dirige une société constituée de nantis et d’esclaves. Il y a un système choisi, mis en place et auquel 90% de la population adhèrent. La responsabilité est collective. Même au sommet de la pyramide, chacun vit dans la peur de se voir déclasser, car au bout de la chute, il n’y a que la ferme aux légumes. Analog/Virtuel fait le récit d’une révolution. Là encore, ce n’est pas le fait d’un individu mais une action collective construite patiemment pendant des dizaines années. Il n’y a pas de messie, il n’y a que des héros d’un jour, une voleuse, une ingénieure, un espion, des passeurs de plat qui par une action déterminante mais limitée participent à la révolution, à changer le monde. Ce récit mosaïque met en scène la relativité du pouvoir. Il développe l’idée que l’Histoire s’écrit au présent collectivement et non selon des schémas prédéfinis par des forces externes ou supérieures.

Le roman de Lavanya Lakshminarayan est résolument optimiste, mais il n’est pas naïf pour autant. Le livre se referme sur le Grand Soir, et met en garde contre les lendemains qui déchantent. L’autrice fait dire à l’un de ses personnages :

 « Quand vous aurez gagné cette guerre, qu’avez-vous l’intention de faire ? […] comme tous ceux qui vous ont précédé, et vous aller échouer, comme eux. »

Analog/Virtuel est un premier roman, et c’est un excellent roman.


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  • Titre : Analog/Virtuel
  • Autrice : de Lavanya Lakshminarayan
  • Publication : 1 juin 2022, Hachette Heroes, coll. Le rayon Imaginaire
  • Traduction : Lise Capitan
  • Nombre de pages : 384
  • Format : papier et numérique

Pourquoi Hannibal n’a pas pris Rome, d’Éric Tréguier

Herbefol
, 27/06/2022 | Source : L'affaire Herbefol

J’ai déjà parlé ici des ouvrages de la collection Mystères de guerre des éditions Economica, qui s’intéresse aux possibilités (ou à l’absence de ces dernières) de déroulement alternatif des événements lors de conflits. Après l’absence d’assaut de l’Axe sur Malte et le ratage allemand lors de la course à la bombe atomique, je vais cette … Continuer la lecture de « Pourquoi Hannibal n’a pas pris Rome, d’Éric Tréguier »

La saga Blackwater de Michael McDowell

Célinedanaë
, 27/06/2022 | Source : Au pays des cave trolls

Cette chronique porte sur les 6 tomes de la saga Blackwater écrite par Michael McDowell. Une fois lancée dans la série, j’ai lu rapidement les 6 tomes et j’ai trouvé plus pertinent de faire un seul article sur la série. Il n’y aura pas pour autant de spoilers sur la fin ou autre. A l’origine, la saga fut publiée de janvier à juin 1983 aux États-Unis, à raison d’un livre par mois. Pour sa publication et traduction française confiée à Yoko Lacour, Monsieur Toussaint Louverture a opté pour la parution d’un volume par quinzaine entre le 7 avril et le 17 juin. Les livres ont une esthétique commune au format proche du poche et au prix individuel de 8,40 €. La série connut un immense succès outre-atlantique et permit à Michael McDowell de devenir scénariste pour le cinéma. On lui doit d’ailleurs l’histoire de Beetlejuice et L’Étrange Noël de Monsieur Jack de Tim Burton. La parution en feuilleton inspira également l’un de ses proches amis, Stephen King, pour la sortie épisodique de La Ligne Verte, en 1996.

Blackwater, c’est l’histoire des Caskey, une famille puissante habitant à Perdido, une petite ville d’Alabama. Perdido s’est bâtie tout près de 2 rivières: la Blackwater et la Perdido. Les Caskey sont les propriétaires de la scierie, ce qui fait d’eux des personnes influentes. D’importantes pluies ont entrainé la crue de la rivière dont les flots ont entrainé d’importants dégâts dans la ville. Lors d’un passage en ville en canot, Oscar Caskey sauve Elinor Dammert. Celle-ci va prendre une grande place au sein de la famille Caskey. Michael McDowell raconte la vie de la famille Caskey de 1919 avec l’arrivée d’Elinor Dammert à Perdido, jusqu’à l’année 1969. Les Caskey sont loin d’être une famille ordinaire et c’est cela qui fait le sel de la série. On suit les différentes histoires des membres de la famille, les alliances, leurs évolutions au fil des années, mais aussi les différents événements inexplicables qui frappent la ville à plusieurs reprises.

Michael McDowell a construit une histoire simple mais terriblement addictive et efficace où l’on traverse les années avec les membres de cette famille hors du commun. On assiste à la crise des années 1930, à la guerre, aux combats pour les droits civiques. L’évolution des différents membres de la famille et celle de la ville même sont passionnantes à suivre. Les personnages ont chacun leur caractère, leurs défauts mais ils sont tous fascinants. La famille Caskey est dominée par des femmes toutes très différentes, de l’austère Mary-Love, à la femme d’affaires indépendante Miriam, et surtout la mystérieuse Elinor.

En effet, Blackwater est aussi une série avec des éléments fantastiques : les flots boueux et tumultueux des rivières responsables de plusieurs disparitions sans que les corps ne soient retrouvés, la véritable nature d’Elinor aux cheveux ocre comme l’eau de la Perdido, un peu de magie du sud profond de l’Amérique, de mystérieuses apparitions la nuit venue…Ces différents éléments apparaissent au fil de l’eau dans le récit, à mesure qu’on en apprend un peu plus sur ce qui se produit. Cela ne représente pas une part importante de la saga, mais est pourtant présente dans tous les tomes et admirablement narré de la part de l’auteur. Les scènes surnaturelles sont racontées parfois du côté de la victime, et à d’autres du côté du monstre.

Blackwater est ainsi une grande saga familiale historique avec dés éléments surnaturels, parfaitement addictive et réussie. L’atmosphère des lieux est mystérieuse, le clan Caskey est fascinant, et l’écriture de Michael McDowell d’une efficacité redoutable. La plongée dans la Perdido se fera à vos risques et périls et vous risquez de ne pas en sortir indemne, mais quel plaisir de lecture!

Autres avis: Outrelivres,

Auteur: Michael McDowell

Traduction: Yoko Lacour

Édition: Monsieur Toussaint Louverture

Parution: avril à juin 2022

Alors que les flots sombres et menaçants de la rivière submergent Perdido, une petite ville du sud de l’Alabama, les Caskey, une riche famille de propriétaires, doivent faire face aux innombrables dégâts provoqués par la crue.
Mené par Mary-Love, la puissante matriarche, et par Oscar, son fils dévoué, le clan s’apprête à se relever.
Mais c’est compter sans l’apparition , aussi soudaine que mystérieuse, d’Elinor Dammert, jeune femme séduisante au passé trouble, dont le seul dessein semble être de s’immiscer au cœur de la famille Caskey.