Les livres de la Terre Fracturée (trilogie), de N.K. Jemisin

shaya
, 18/07/2019 | Source : Les lectures de Shaya

Et oui, une fois n’est pas coutume, aujourd’hui nous parlerons d’une trilogie dans son ensemble, pour la simple et bonne raison que j’ai lu les trois tomes à la suite. Je vous parle bien sûr de la trilogie des Livres de la Terre Fracturée, écrite par N.K. Jemisin, et achevée. Pour savoir un peu de quoi on parle, résumé du premier tome !

La terre tremble si souvent sur votre monde que la civilisation y est menacée en permanence. Le pire s’est d’ailleurs déjà produit plus d’une fois : de grands cataclysmes ont détruit les plus fières cités et soumis la planète à des hivers terribles, d’interminables nuits auxquelles l’humanité n’a survécu que de justesse. Les gens comme vous, les orogènes, qui possédez le talent de dompter volcans et séismes, devraient être vénérés. Mais c’est tout l’inverse. Vous devez vous cacher, vous faire passer pour une autre. Jusqu’au jour où votre mari découvre la vérité, massacre de ses poings votre fils de trois ans et kidnappe votre fille.
Vous allez les retrouver, et peu importe que le monde soit en train de partir en morceaux.

Mon avis va être court, pour éviter les spoils, et surtout parce que ma mémoire de poisson rouge ne se souvient plus exactement de tout, alors en trois mots : c’était très chouette.

L’univers créé ici par N.K. Jemisin est déjà très original : nous sommes sur un continent appelé le Fixe, soumis à ce qui est appelé des “saisons”, et surtout de (très) nombreux tremblements de terre. Le monde dans lequel vivent les personnages n’est pas vraiment accueillant : tout le monde tente de survivre comme il peut dans cette sorte d’accalmie entre deux apocalypses (Saisons dans les romans) où démarre le récit. Nous pourrions croire que nous sommes dans un univers post-apocalyptique, mais l’apocalypse semble en réalité être en cours.

Parlons un peu personnages : nous en croisons trois dans le premier tome. Essun, avec qui nous démarrons l’histoire, qui découvre que son mari a tué leur fils et a fui avec leur fille. Damaya, petite fille qui découvre ses pouvoirs d’orogène et qui est par la même occasion exclue de la société, et enfin Syénite, orogène adolescente et en apprentissage au Fulcrum. Ces trois femmes ont toutes des caractères forts, même si celui-ci d’Essun est un peu plus compliqué à découvrir : elle est en effet focalisée sur la poursuite de son mari meurtrier.

Oui, plus haut, j’ai parlé orogène. Il s’agit du système de magie mis en place dans cet univers, qui se base sur les minéraux et leurs manipulations. Les orogènes sont craints mais aussi méprisés et tués quand découverts, et sont éduqués dans le fameux Fulcrum. Le système est plutôt original et plus développé dans les deux derniers tomes.

Je ne vous dirais rien plus sur cette trilogie pour éviter les spoils, mais ce fut en tout cas un régal à lire, nous sommes clairement sur une histoire qui sort un peu de l’ordinaire, avec des héroïnes fortes, une trilogie terminée ET récompensées par le prix Hugo !).

D’autres avis : Lutin82, Blackwolf, Lune, Xapur, Lorkhan, Gromovar

Chronique écrite dans le cadre du challenge ABC Littératures de l’Imaginaire organisé par MarieJuliet, et me permet de compléter la lettre J de Jemisin. Retrouvez mon billet d’inscription à ce challenge ici !

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Prix Elbakin 2019 – Les nominés

Lhisbei
, 18/07/2019 | Source : RSF Blog

Prix Elbakin 2019 : les nominés ont été annoncés sur le site Elbakin.net. Les œuvres éligibles ont été publiées en France entre le 1er juin 2018 et le 31 mai 2019. Meilleur roman fantasy français : Chevauche-Brumes, Thibaud Latil-Nicolas, éditions Mnémos. Le Chant mortel du soleil, Franck Ferric, éditions Albin Michel. Diseur de mots, La […]

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Guide de lecture SFFF – Découvrir le (ou progresser en) Planet Opera

Apophis
, 18/07/2019 | Source : Le culte d'Apophis

Je vais un peu anticiper sur la partie « définitions » de cet article, mais dans mon Guide des genres et sous-genres de l’imaginaire, j’ai précisé que dans ma conception, le Planet Opera pouvait aussi concerner quelque chose qui n’était pas une planète mais qui était cependant d’une taille hors-norme, comme dans L’anneau-monde de Larry Niven, par […]

Trois hourras pour Lady Évangeline- Jean-Claude Dunyach

Célindanaé
, 18/07/2019 | Source : Au pays des Cave Trolls

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Trois hourras pour lady Évangeline est un court roman de space-opera signé Jean-Claude Dunyach. Après s’être intéressé aux Trolls sous leurs diverses facettes (un troisième tome est en cours d’écriture), Jean-Claude Dunyach revient à la science-fiction, son genre de prédilection. Trois hourras pour lady Évangeline vient de paraître dans la collection La dentelle du Cygne des éditions L’Atalante. La couverture est signée Pierre Bourgerie. Ce roman a été auparavant une courte novella parue en 2010 avec le même titre, dans le n°58 de la revue Bifrost.

Car l’espace est sombre et plein de terreurs

Trois hourras pour lady Évangeline est un space-opera dans lequel on sait assez peu de choses sur l’univers. L’homme a colonisé l’espace et les voyages spatiaux se font à bord de vaisseaux et grâce à des sauts dans l’espace-tau. Cependant, l’espace n’est pas un milieu sans risques et les dangers y sont nombreux. Le vaisseau Le Temps incertain va en faire les frais lors d’un voyage de routine près de la planète Esmeralda. Il est en effet attaqué par un étrange nuage de particules qui va détruire le vaisseau intégralement et ensuite s’en prendre aux habitants de Esmeralda. Cette attaque signe le premier acte d’une guerre avec un ennemi terrifiant, redoutable, et dont on ignore tout. Les militaires prennent les choses en main, aidé par un ambassadeur qui est aussi le père d’une jeune fille appelée Évangeline.

Cette dernière était déjà présente dans la novella publiée précédemment, et Jean-Claude Dunyach explique dans une interview que son personnage est resté présent dans son esprit au point qu’il a décidé d’écrire ce roman et de retrouver Évangeline pour une histoire plus développée. Évangeline est une jeune fille un peu paumée et qui a exaspéré ses parents au point que ces derniers décident de l’envoyer sur une planète école pour y poursuivre ses études loin des tentations de leur monde. Malheureusement pour elle, à peine arrivée, l’école subit l’attaque d’une ruche d’insectes hostiles dévorant et recyclant tout ce qu’ils trouvent sur leur route. Par un heureux hasard, la jeune fille arrive dans un premier temps à leur échapper mais elle doit ensuite trouver d’autres moyens pour survivre. Le roman suit ainsi en parallèle les destins du père d’Évangeline face à un ennemi inconnu, dangereux et implacable, et celui d’Évangeline face à des insectes gluants et voraces dont le but est de faire survivre la ruche à tout prix.

Dans l’espace, tout est question de survie et de compréhension

Dans ce roman, il est question de survie à plusieurs niveaux. Tout d’abord, celle d’Évangeline, confrontée à une race d’insectes hors normes, elle va devoir se battre pour survivre. Cependant, la manière forte ne sert à rien et elle va devoir utiliser une autre tactique, et comprendre comment la ruche fonctionne et s’adapter à elle. Pour cela, la jeune fille va devoir se transformer en quelque chose d’autre, elle va devoir évoluer. Évangeline est une adolescente en passe de devenir adulte, et elle doit subir une autre forme de transformation. Ensuite, il est question de survie à plus grande échelle : celle des militaires envoyés combattre le nuage de particules, puis celle de milliers d’humains… La première partie du roman m’a parfois fait penser à Aliens, par cet aspect transformation du corps humain ainsi que par la présence des militaires.

Il est difficile de combattre un ennemi dont on ne sait rien, ni ce qu’il veut ni pourquoi il vous combat. Les militaires ne savent rien de leur ennemi et n’arrivent pas à communiquer avec lui. Il n’est déjà pas facile de traiter avec quelqu’un dont on parle le langage mais quand on se trouve face à un mur d’incompréhension, la tache devient impossible. On retrouve ces difficultés de communication à plusieurs reprises dans le roman : incompréhension face à l’ennemi, incompréhension entre Évangeline et son père.Si le langage ne permet pas de se comprendre, il devient nécessaire de  trouver d’autres moyens de communiquer comme les odeurs, les sons. On trouve ainsi dans Trois hourras pour lady Évangeline une dimension physique avec une grande importance des odeurs tout particulièrement. Les phéromones sont plusieurs fois mentionnées ou encore les sécrétions corporelles qui deviennent très importantes pour Évangeline dans sa rencontre avec la ruche. J’ai beaucoup apprécié le fait d’inclure cette dimension au récit, cela permet une plus grande immersion dans le roman. D’autant plus que le style de Jean-Claude Dunyach est très riche.

Trois hourras pour Lady Évangeline est ainsi un roman court, très rythmé avec des personnages bien construits et où les femmes sont à l’honneur. Le roman est très bien construit et parle de nombreux thèmes comme l’incompréhension, la différence, la communication avec l’autre.

Autres avis: Actusf, les chroniques de l’imaginairepost-it

Chronique réalisée dans le cadre d’un Service Presse (merci encore)

dunyach_evangeline_v3.indd Auteur : Jean-Claude Dunyach

Éditeur : L’Atalante

Parution :20/06/2019

« Le Temps Incertain était l’un des plus puissants bâtiments militaires de sa catégorie. Il mit quatorze heures à mourir. Au voisinage d’Esméralda, les rides de l’espace-Tau annoncèrent sa venue et froissèrent temporairement l’espace local. Si un quelconque caillou errant avait été assez gros pour endommager le vaisseau, il aurait été repoussé hors de portée.Mais ce qui se tenait là était trop minuscule pour être affecté.Du moins au début. »

Évangeline, jeune fille de bonne famille à la conduite dévergondée, est envoyée par son père diplomate sur un planétoïde école. Mais une étrange population d’insectes en prend le contrôle. Seule Évangeline en réchappe, au prix d’une métamorphose qui la terrifie. Cependant, à quatorze sauts-Tau de là, le bâtiment de son père est confronté à un ennemi terrifiant : un nuage de particules intelligentes dévore littéralement les vaisseaux et les colonies humaines. Pour survivre, Évangeline et son père vont devoir accepter leurs différences et unir leurs forces. Si c’est encore possible.

 

Cette chronique fait partie du challenge S4F3s5

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Cette chronique fait partie du challenge Summer Star Wars – Solo
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Fédération, tome 2: New York Underwater

Alias
, 18/07/2019 | Source : Blog à part

Fédération, tome 2: New York Underwater

Au début de ce deuxième tome de la BD d’anticipation Fédération, le policier new-yorkais Alex Green se retrouve à New York – mais à New York Underwater, également titre de cet épisode. Une cité scientifique où Terriens et Extra-terrestres collaborent. Ce qui ne plaît pas à tout le monde, puisqu’il est là pour enquêter sur un attentat.

Extra-terrestres, parce qu’à l’instar du petit délire Crimes, Aliens et Châtiments chroniqué mardi, le monde de Fédération a également vu l’arrivée de créatures extra-terrestres. Celles-ci ont proposé à l’humanité de rejoindre leur Fédération, moyennant un simple test. Que les Terriens ont raté. C’est ballot.

Alex Green est donc un flic de New York qui, à la base, n’aime pas les nouveaux voisins, mais fait son boulot. Il se retrouve à devoir faire équipe, un peu contre son gré, avec un flic fédéral qui en sait plus qu’il ne le dit. Normal, quoi. Et au milieu d’une situation qui n’a pas l’air d’être simplement un plan façon « méchants terroristes veulent virer les aliens ».

On retrouve au scénario Ange – avec l’alerte copinage habituelle, voir la chronique sur l’épisode précédent – et Janolle au dessin. L'ensemble a quelque chose de classique, mais efficace.

Autant j’avais bien aimé le premier tome de Fédération, autant celui-ci m’a quelque peu laissé sur ma faim. Il ressemble beaucoup à un épisode de transition, qui n’apporte pas grand-chose à l’intrigue générale, hormis le côté « mutant de la semaine » des grosses bestioles qu’affrontent les protagonistes.

Bon, OK, y’a des trucs, mais pas grand-chose de fondamentalement nouveau, sinon des éléments qui annoncent des Grandes Révélations à venir. Un épisode de transition, donc. Qui, l’un dans l’autre, est plutôt sympathique, mais qui me laisse un peu sur ma faim.

J’ai toujours un a priori positif sur cette série dans son ensemble, mais disons que ce n’est pas ce deuxième tome de Fédération qui fera décoller mon intérêt telle la mission lunaire dont on célèbre ces temps le demi-siècle.

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Pardon, s’il te plaît, merci, de Charles Yu

Lorhkan
, 18/07/2019 | Source : Lorhkan et les mauvais genres

L’envie de découvrir Charles Yu, un auteur que son éditeur (Aux Forges de Vulcain) défend bec et ongles et lui prédit un grand avenir, me trottait dans la tête depuis un moment. La première approche ayant été effectuée avec succès (la magistrale nouvelle « Fable »), revoici donc Charles Yu dans un registre un peu plus long puisqu’avec « Pardon, s’il te plaît, merci » nous avons affaire à un recueil.

 

Quatrième de couverture :

Depuis le début de notre siècle, le romancier américain Charles Yu a acquis auprès de la critique américaine un renom particulier, en raison notamment de ses nouvelles régulièrement primées. Dans ces textes courts, qui sont autant de petits romans, il mêle une imagination à la Vonnegut, un sens de l’absurde à la Kafka et un humour geekesque à la Adams.
Grand représentant de la littérature spéculative, il déploie dans ses récits une forme moderne de réalisme magique. Partant de situations absurdes, inventives, loufoques, il déploie leurs conséquences concrètes, avec un sens aigu de la psychologie – dessinant un creux l’immense vide existentiel, qu’est devenue notre modernité.

 

Exercice de style, humour et intelligence du propos

À l’issue de la lecture de ce recueil, une évidence s’impose : oui Charles Yu a du talent, c’est incontestable. Il a une plume, un style, il a l’art de plonger au coeur d’une idée et de la développer de manière étonnante, sans avoir à étayer un univers autour. C’est à la fois sa grande qualité et peut-être aussi son plus grand défaut, ou du moins cette manière absolument pas classique d’écrire quelques-uns de ses textes risque sans doute de ne pas passer auprès de certains lecteurs. En effet, parmi les textes présentés dans ce recueil (13 au total), plusieurs d’entre eux tiennent du pur exercice de style, comme « Résolution des problèmes » qui est une liste (presque dérivée d’un mode d’emploi) d’articles à propos d’un machine censée interpréter les désirs humains. Évidemment c’est bien plus que cela, puisque c’est aussi une interrogation sur la finalité des désirs de l’utilisateur (et du lecteur au passage), sur les liens entre l’être et le paraître. Mais l’exercice est assez particulier, et l’absence de contexte et de narration au sens strict du terme n’aide pas à se plonger au coeur du texte. Charles Yu, c’est parfois une idée explorée sous de multiples facettes mais dénuée de tout contexte fictionnel. C’est aussi le cas dans « Guide sur les humains à l’usage des débutants » qui se présente sous la forme d’un extrait de mode d’emploi là encore, sur les liens familiaux de l’espèce humaine. Ici c’est l’humour qui domine, mais il faut bien avouer qu’on a du mal à voir où l’auteur veut en venir… Exercice de style toujours avec « Le livre des catégories » et cette suite d’articles enchâssés tentant de donner, avec beaucoup d’humour également, une définition de l’étonnant livre auquel se réfère le titre du texte.

Charles Yu ne fait donc pas dans le classique et s’amuse beaucoup à jouer avec la forme de ses récits. C’est déroutant, déstabilisant, mais souvent drôle et plus profond qu’il n’y paraît, même si comme je le dis plus haut, le risque de perdre un lecteur non prévenu de l’étrangeté de ce qu’il va lire est bien présent. Pour autant, on trouve aussi d’autres nouvelles moins « exubérantes » mais tout aussi intéressantes, si ce n’est plus, sans que Charles Yu ne manque de jouer avec le fond comme la forme de ses récits. Ainsi, « Émotion griffée 67 » et ce discours à la fois pragmatique, cynique et dérangeant d’un patron d’une entreprise pharmaceutique sur le point de mettre sur le marché un  nouveau médicament. Acide et drôle, c’est une vraie réussite. Idem pour « Ouvre » et ce couple en difficulté qui voit une porte s’ouvrir dans leur salon (comment, pourquoi, peu importe, ce n’est pas le propos de Charles Yu), porte menant à d’autres versions d’eux-mêmes dans des sortes d’univers parallèles, avec à la clé de belles réflexions sur le paraître, le bonheur et l’illusion du bonheur. Dans « Note à moi-même », différentes versions alternatives du narrateur se répondent avant de complètement (et habilement !) se mélanger et de se pencher sur la notion même d’écriture.

Visiblement, construire un contexte n’est donc pas ce qui intéresse Charles Yu. Mais il s’y essaie parfois, et même si le bonus apporté n’est pas toujours flagrant (« Yeoman » et cette parodie bourrée d’humour de Star Trek sur le sort des fameux « redshirts » de la série télévisée mais qui ne va au fond pas très loin), quand ça fonctionne on frôle la perfection (le superbe premier texte du recueil, « Pack de solitude standard », et cette entreprise qui offre la possibilité à ses clients de faire vivre leurs moments de souffrance à un opérateur de la dite entreprise, libérant ainsi ceux qui en ont les moyens d’avoir à vivre des situations douloureuses. Monétisation des émotions, conséquences sociales et humaines sur les salariés tout autant que les clients, le texte est impressionnant de maîtrise, avec en plus une chute vertigineuse). L’écrivain américain a plus d’une corde à son arc. Il le démontre joliment avec « Le héros subit des dégâts considérables » récit dans lequel MMORPG et réalité, personnages de jeu vidéo et dieu/joueur interagissent et interrogent le lecteur sur la notion d’individualité et de libre-arbitre (en plus de flatter le côté geek du lecteur-joueur qui reconnaîtra immanquablement quelques parties jouées jusque tard dans la nuit). Une belle réussite là encore.

« Pardon, s’il te plaît, merci » est donc un plat varié (dont je n’ai pas dévoilé ici toutes les saveurs…), du genre de ceux qu’on ne mange pas tous les jours. Pour un lecteur qui voudrait lire quelque chose de nouveau, à la recherche de textes originaux, c’est sans doute une lecture plus que recommandable, d’autant qu’elle fait travailler le cerveau et qu’elle ne manque pas d’humour. Charles Yu n’est jamais pontifiant, toujours léger et malin (même s’il aborde aussi des thématiques sombres, comme dans le magnifique et terrible texte de conclusion en forme de lettre d’adieu « Pardon, merci, s’il te plaît » qui inverse donc deux des termes du titre du recueil, et ce n’est bien sûr pas un hasard…). Que le lecteur soit donc prévenu : de textes développant un contexte solide avant de dénouer les fils d’une intrigue, il en est relativement peu question ici (mais un peu quand même, et des bons !). Mais s’arrêter à ce détail serait se priver d’un recueil original, intelligent, plaçant l’être humain au coeur de son propos. Déroutant oui, captivant également.

 

Lire aussi les avis de Nicolas, Vincent Degrez.

Critique écrite dans le cadre des challenges « Summer Star Wars – Solo » de Lhisbei (« pour le texte « Yeoman ») et « Summer Short Stories of SFFF, saison 5 » de Lutin82.

  

 

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Valérian : L'avenir est avancé

Anudar
, 17/07/2019 | Source : La Grande Bibliothèque d'Anudar

Il y a quelques temps, je parlais en ces lieux de l'adaptation par Luc Besson de la BD Valérian et Laureline. Décriée par le fandom pour des raisons pas toujours bonnes mais aussi pas toujours mauvaises, cette adaptation avait à mes yeux un intérêt : celui de mettre en valeur Valérian et d'amener, peut-être, de nouveaux lecteurs à emprunter les chemins de l'espace à bord de son vaisseau spatio-temporel.

Valérian et Laureline est un classique et - osons le dire - un trésor de la SF et de la BD françaises. Publiée dans le mythique magazine Pilote, puis éditée en albums à partir de 1970 avec un succès jamais démenti, Valérian et Laureline met au prises les deux personnages éponymes avec les bizarreries de l'espace et du temps : ils sont en effet agents spatio-temporels, investis de ce fait par le gouvernement de la Terre du futur pour garantir la stabilité de cette civilisation dont l'émergence est liée à un cataclysme nucléaire en 1986. Lorsque Christin et Mézières - les auteurs de Valérian et Laureline - inventent les personnages et leur univers, ils prennent donc soin de situer le cataclysme à l'origine de leur civilisation des temps futurs dans un avenir encore un peu flou voire mal défini... mais au fur et à mesure que le temps passe, que la série continue à rencontrer le succès et que les personnages mûrissent en même temps que leur lectorat, il devient évident pour les auteurs qu'un choix difficile se trouve devant eux. Ou bien ils abandonnent la cohérence entre l'univers de la série et le monde réel dans lequel vivent leurs lecteurs - et alors Valérian et Laureline se change en BD de SF ordinaire en perdant son argument le plus intéressant... ou bien ils trouvent une astuce de scénario leur permettant de reconnecter les deux univers. C'est cette seconde solution qui fut adoptée, pour le plus grand bonheur du public : à y repenser vingt-cinq ans après avoir découvert cette BD, je reste épaté par le talent avec lequel s'est faite la transition puisqu'elle a nécessité pas moins de quatre albums - voire cinq si l'on compte L'ambassadeur des ombres - pour être justifiée. Les albums suivants ont donc inséré les deux héros dans un univers où la Terre du futur n'existe plus : si l'intrigue spatiale reste importante, il s'avère que les deux ex-agents spatio-temporels devenus routards de l'espace continuent à rôder autour de la Terre dont l'Histoire n'inclut désormais plus de hiatus. Les derniers albums, plus poétiques peut-être que toniques, préparent en réalité la fin de la série - comme si les auteurs, ayant pris conscience d'ayant atteint une forme de complétion, avaient eu envie de mettre fin à leur oeuvre... Une décision sage que Valérian et Laureline, sans doute, n'auraient eux-mêmes pas reniée.

Quelle n'a pas été ma surprise, alors, de découvrir il y a quelques mois deux nouveaux albums de Valérian et Laureline dans l'une de mes librairies favorites ! J'ai cru, dans un premier temps, qu'il s'agissait d'albums destinés à la publication de vieux inédits : les auteurs disposent toujours d'un fonds non ou peu publié qui, à terme, finit par être jugé intéressant par un public de passionnés plus ou moins étendu... Or, ce n'était pas le cas ici. Les deux volumes de L'avenir est avancé contiennent bel et bien des histoires inédites et courtes centrées sur certains personnages secondaires - voire même sur les deux héros - et prolongent l'expérience Valérian et Laureline au-delà de sa fin. Somme toute, les deux héros étant des agents spatio-temporels, la chronologie interne de la série est toujours discutable et l'âge lui-même des personnages est un mystère. Bien qu'ils aient l'apparence d'assez jeunes adultes, rien n'interdit de penser que Valérian et Laureline sont en réalité très vieux dans le physio-temps, pour reprendre la notion décrite par Isaac Asimov dans La Fin de l'Eternité ! La dernière page de l'ultime album les montrait redevenus pré-adolescents, laissant à penser qu'ils allaient pouvoir - après une éternité de bons et loyaux services - enfin vivre une vie plus ordinaire. La dernière histoire de L'avenir est avancé nous montre que ce n'est peut-être pas le cas...

On remerciera donc les auteurs de Valérian et Laureline pour cette incursion (finale ?) dans l'univers qu'ils ont alimenté depuis plus de cinquante ans maintenant : le lecteur le savait déjà, les héros ne meurent jamais ;  ce qu'il découvre à présent, c'est qu'ils ne se fatiguent jamais non plus... même s'ils ont parfois besoin de prendre des vacances avant de faire leur entrée en Sixième !

L'ile aux cannibales - Nicolas Werth

Gromovar
, 17/07/2019 | Source : QUOI DE NEUF SUR MA PILE ?


« Sur l'île, il y avait un garde, Kostia Venikov de son nom, un jeune gars. Il faisait la cour à une belle fille qui avait été amenée là. Il la protégeait. Un jour qu'il devait s'absenter, il a dit à un camarade : 'Tu la surveilles', mais lui, avec tout ce monde autour, il a pas pu faire grand chose... Des gens l'ont attrapée, attachée à un peuplier, on lui a coupé la poitrine, les muscles, tout ce qui se mange, tout... Quand Kostia est revenu, elle était encore en vie. Il a voulu la sauver, mais elle s'est vidée de son sang, elle est morte. »

« Irina me dit en revenant des foins : 'Quelle puanteur, quelle puanteur !' Je le voyais bien, elle cherchait quelque chose, elle se lavait sans cesse les mains et puis elle retournait voir les morts... Pour sûr que ça puait, les morts étaient décomposés, ça faisait plus d'un mois qu'ils traînaient là. J'ai compris que Tveretin et Irka arrachaient les dents en or des cadavres... Au Torgsin de Tomsk, on n'était pas regardant sur la provenance, on échangeait l'or contre des frusques, des macaronis et toute autre nourriture ».

Sache, lecteur, que tu ne viens pas de lire des passages de Crossed ou une réinterprétation de la scène des cannibales de La Route. Ce sont des extraits du témoignage, recueilli en 1989, de Taïssa Mikhaïlovna Tchokareva, une vieille paysanne ostiak, sur l'affaire de Nazino.

Je vais donc te dire ici quelque mots de "L'île aux cannibales", aussi surnommée L'île aux morts, un îlot fluvial de moins de trois kilomètres carrés sur lequel furent abandonnés plusieurs milliers de déportés intérieurs soviétiques au printemps 1933, et qui représente un épitomé de l'inhumanité cynique et de l’incroyable incurie du pouvoir soviétique des années 30.
Note : Chaque expression ou terme qui te paraîtra surprenant, lecteur, est tiré du lexique d'alors et cité dans le livre. Je m'épargne les guillemets par facilité, il aurait fallu en mettre trop, et tu aurais perdu la saveur de la phraséologie de l'époque.

D'abord, un peu de contexte. Le début des années 30 voit l'intensification de deux politiques : dékoulakisation et nettoyage des villes, en particulier des grandes villes à statut spécial – Moscou par exemple, et singulièrement dans ce cas en prévision des festivités du 1er mai. Il s'agit dans un cas de se débarrasser des koulaks comme classe, dans l'autre de purger les villes de leurs éléments indésirables (deux catégories aux définitions aussi incertaines qu'extensives, avec ce que ça implique).

Accessoirement, la politique de déportation massive permettra aussi de vider des prisons pleines jusqu'à la gueule – du fait des répressions passées – et de déplacer les nombreux réfugiés qui fuient les régions les plus touchées par les disettes et les famines ; sans oublier de se débarrasser des petliouro-polonais, des insurrectionnels finlandais (!), ou de tout autre ennemi de l'intérieur.

Car, dans un contexte d'hypertrophisation constante de l'appareil répressif d'Etat, les difficultés alimentaires, attribuées aux saboteurs et profiteurs (Staline vient de mettre les difficultés du régime sur le dos des débris des classes exploiteuses alliés aux déclassés, criminels, marginaux, qui mènent une guerre de sape en sabotant la production agricole, en diffusant de fausses rumeurs pour discréditer l'agriculture collectivisée, en sabotant la production industrielle), sont déjà importantes en URSS. En effet, il faut nourrir les villes et mener à bien la politique d'exportation de denrées agricoles qui permet de financer l'achat de biens de production, alors que les rendements agricoles sont faibles du fait des réorganisations massives imposées par les nouvelles politiques agricoles, des évictions successives de paysans productifs, d'une corruption et de détournements endémiques qui sont cause et conséquence de la faible productivité. L'explication de ces graves troubles se trouve forcément dans les complots, internes et externes, Staline l'a dit. C'est comme ces exodes de la faim qui sont organisés par des organisations contre-révolutionnaires. Tout se tient.
Deux vagues de déportation massive ont donc déjà eu lieu en ce début des années 30.

Vient le début de l'année 1933. Iagoda, chef de l'OGPU, et Berman, chef du Goulag, adressent à Staline un plan, je cite, grandiose, d'amplification des déportations, vers la Sibérie notamment. Après les opérations du début de la décennie, il s'agit de monter en puissance et d'expédier un million d'éléments indésirables en Sibérie, et autant au Kazakhstan. Six catégories cibles, très larges, d'indésirables sont établies ; ne reste qu'à identifier, arrêter, déporter. Les déportés deviendront des colons de travail, privés de leurs droits civiques ils seront assignés à un village de travail – une alternative aux camps proprement dit – placés sous l'autorité de commandants-tchékistes dotés de très larges pouvoirs.

Le plan est simple, grandiose. Qu'on en juge !
Déporter deux millions de personnes (la moitié en Sibérie occidentale), les installer dans des zones à aménager ex-nihilo, à des centaines de kilomètres de la voie ferrée la plus proche pour éviter les évasions. Si tout va bien, au bout de deux ans, les déportés (des colons forcés) auront développé une économie essentiellement agricole et forestière autosuffisante qui permettra à l'Etat de se décharger du coût de leur entretien et dégageront un surplus marchand permettant à l'Etat de se rembourser des frais de leur déportation. Mise à l'écart des indésirables, mise en valeur de vastes terres inexploitées. Que demande le peuple ?

Pour les auteurs du plan, le coût de déportation et d'installation sera minimal, au vu de l'expérience déjà acquise. Et qu'importe l'échec spectaculaire des opérations des trois années précédentes !

Horrifiées par leur incapacité à répondre aux injonctions de Moscou, les autorités sibériennes négocient une révision à la baisse du plan. Son bien-fondé n'est pas contesté mais il parait impossible de recevoir autant de monde en si peu de temps : ni la nourriture ni les outils disponibles n'y suffiront, et de très loin. D'autant plus que la Sibérie occidentale est une zone en grande difficulté alimentaire induite, et que le banditisme – conséquence des déportations/évasions précédentes – y est intense. On tombe finalement d'accord sur 500000 seulement (!), à réaliser entre printemps et été 1933.

Commencent alors les arrestations, d'un arbitraire proprement incroyable. Car, comme si l'imprécision des définitions des éléments indésirables ne suffisait pas, les autorités policières, saisies par ce que Staline nomme vertige du succès ou enthousiasme administratif, arrêtent à tour de bras. Même des citoyens pouvant prouver par des papiers qu'ils n'entrent pas dans les catégories concernées. Détruits, volés, leurs papiers ne leur évitent pas la déportation.
De plus, l'objectif initial était d'inclure une majorité de koulaks aptes au travail de la terre auxquels seraient ajoutée une minorité d'urbains déclassés, parasites et socialement dangereux, ou d'ex-prisonniers. Mais la réalisation est toute autre. Les koulaks sont largement minoritaires ; on déporte en masse des criminels ou des urbains faibles – voire handicapés ou malades – bien incapables de quelque activité productive rurale que ce soit.

Impréparation et rareté des ressources font des voyages en train un enfer. Les déportés sont affamés, tombent malade, meurent. Ils subissent aussi les violences de leurs compagnons d'infortune ou des gardes. Quand arrivent les premiers convois au camp de transit de Tomsk, bien avant la date prévue, rien de suffisant n'existe. Manque de personnel, baraquements défaillants, médicaments et nourriture insuffisants, parfois même absence d'électricité. Et ceci alors que la part des semi-cadavres, hors d'état, parmi les déportés, est déjà très élevée.
Dans les terres, le long des rivières, là où doivent être emmenés, in fine, les déplacés, rien n'est prêt non plus. Délais très courts (l'arrivée imminente est annoncée au responsable local 9 jours avant qu'elle ne soit effective) et prise en glace du fleuve ont empêché tout ravitaillement. Il n'y a donc ni nourriture ni matériel sur les lieux envisagés d'installation.

Or, des convois doivent continuer d'arriver régulièrement à Tomsk – car à l'arrière les rafles continuent – alors que la camp est déjà saturé. Tergiversations, rapports, ordres, contrordres, se succèdent. Après un début d'émeute, et alors qu'un examen des déplacés est en cours au vu des dérives commises lors des arrestations – examen qui confirmera sans réparer grand chose –, décision est prise d’envoyer un – puis d'autres – groupe de péniches 600 km en amont, dans une zone peuplée par quelques pauvres villages seulement.

Le premier convoi part le 14 mai 1933. Des conditions de voyage épouvantables à nouveau, à fond de cale, presque sans nourriture. Après quatre jours de navigation sur l'Ob, il est décidé que les 6000 déportés seront déposés sur un îlot de 3 km sur moins d'1, au milieu de l'Ob, face au village de Nazino, à 70 km environ de la ville d'Alexandrovskoie. De là, théoriquement, ils seront emmenés ensuite vers leurs lieux définitifs d'installation, dispersés le long du fleuve.

C'est donc 6000 personnes environ – d'autres les rejoindront par la suite –, dans des états sanitaires précaires, qui sont débarqués sur une île nue, Nazino, avec une poignée de nourriture, quelques gardes, et c'est tout.
Un gros stock de farine est déposé dans le village face à l'îlot mais rien ne permet de cuire du pain. Une partie pourrira sur place. La partie consommée sera le plus souvent mangée telle que, mélangée avec de l'eau du fleuve. Pas d'autre nourriture. Ils n'ont qu'à pécher, s'ils le peuvent.
Aucun moyen de faire des abris, ni de se protéger par des vêtements alors qu'il fait très froid et qu'il neige la première nuit. Seules de piètres zemlianki seront finalement réalisées et fourniront une maigre protection.
Emeute compréhensible lors des premières interminables distributions de nourriture, donc distributions suivantes réalisées par des brigadiers qui profitent de cette position capitale pour user et abuser.

L'ensemble de l'affaire durera treize semaines environ.
Durant ces semaines, on vit quantité de déportés mourir de maladie ou de malnutrition. Des brutalités permanentes, de « l’esclavagisme » ponctuel. Des vols, des meurtres, des arrachages de dents en or. Des évasions rarement réussies, des noyades nombreuses, des chasses à l'évadé – impliquant parfois les habitants locaux – comme on chasse le gibier, avec palmarès et vantardise. Des cas de nécrophagie ou de cannibalisme (suivant que la consommation était précédée ou pas de meurtre) - quand les faits furent avérés, onze anthropophages furent condamnés à mort par un tribunal d'exception de l'OGPU.

Et pourtant, quelques jours avant le départ du convoi, Staline avait annulé l'opération. Mais l’ordre n'était pas arrivé. Les méandres bureaucratiques...
Entre juin et juillet, les déportés restants sont relocalisés dans des installations le long de la rivière, mais, là aussi, conditions de vie et moral sont désastreux. Ce qui n'empêche pas de considérer l'affaire comme peu ou prou terminée en ce qui concerne le groupe de Nazino.

Finalement, sur les 10000 déportés de Nazino, les deux tiers manquèrent à l'appel, morts après un calvaire de plusieurs semaines ou évadés. Sur l'année 1933, ce furent un tiers de tous les déportés spéciaux qui connurent le même sort, soit plus de 350000. Et ceux qui restaient étaient en bien misérable état.

Il fallut le courage et l'indignation d'un petit fonctionnaire local, Velitchko, qui écrivit à Staline lui-même pour qu'une commission d'enquête soit instaurée. Quelques sanctions mineures en résultèrent. Rien de bien sérieux.
De toute façon, les rapports, de l'OGPU notamment, tendaient, sans les nier, à minimiser les faits, et les plaçaient sous l'angle du regrettable échec économique et productif bien plus que sous celui de l'injustice ou du massacre. Conclusion fut tirée que le système des camps de travail était largement préférable en terme d’efficience financière. Ils se développeront.
Tentative → Echec donc Problème → Solution. Rationalité en finalité comme dirait Max Weber.

Ce drame sera redécouvert et réétudié après la chute de l'URSS par l'organisation Memorial puis rendu largement public en 2002.

La tragédie de Nazino, qui vit s'effondrer toutes les digues de la civilisation, en dit long sur l'impéritie d'un système bureaucratique et répressif imperméable aux fait et aux contraintes.
Il dit comment le culte du chiffre et de la performance, dans un immense pays aux ordres, entraîne à valider et à poursuivre des objectifs irréalistes en déconnectant toute intelligence de la boucle.
Il illustre les inévitables atrocités qu'engendre une division du monde entre citoyens, ennemis de classe, et parasites improductifs.
Il dit la folie concrète des grandioses plans « scientifiques » d'ingénierie sociale et la négation de toute humanité dont accouchent inévitablement les projets politiques eschatologiques.
A retenir à l'heure où certains espèrent la révolution, en feignant d'oublier que, dans toute l'Histoire du monde, la révolution ça a toujours été comme le supplice du pal.

L'île aux cannibales, Nicolas Werth

Contes de Terremer (Terremer 5) – Ursula K. Le Guin

Vert
, 17/07/2019 | Source : Nevertwhere


Continuant tranquillement ma relecture au long cours de Terremer en VO, me voilà arrivée à l’avant-dernier volume, celui des Contes de Terremer. L’occasion de délaisser quelques temps Ged, Tenar et tous les autres pour se pencher sur le passé de l’univers, comme s’il fallait prendre du recul pour mieux voir le chemin restant à parcourir.

Composé de cinq nouvelles (dont trois inédites lors de sa sortie), les Contes de Terremer nous fait donc voyager dans le temps, comme en témoigne la première nouvelle, Le Trouvier (The Finder en VO), un très long texte qui revient sur les temps sombres durant lesquels a été fondée l’école de Roke.

Ma lecture en pointillés très espacée m’a empêché d’apprécier cette nouvelle autant que je l’aurais voulu, mais j’ai néanmoins aimé le héros atypique, tout sauf héroïque, et la part belle laissée aux femmes dans cette histoire, alors qu’on les retrouve exclues de Roke bien des années plus tard.

Rosenoire et Diamant (Darkrose and Diamond) peut sembler un texte anodin, étant donné qu’il s’agit d’une histoire d’amour. Pourtant, c’est un texte touchant, et surtout une excellente occasion d’explorer les rapports compliqués qu’entretiennent les mages avec les femmes et les relations amoureuses.

Après avoir exploré le lointain passé, la nouvelle Les Os de la terre (Bones of the earth) nous ramène presque au présent avec le récit d’une aventure d'un mage bien connu de Terremer (mais pas Ged pour une fois). C’est intéressant pour avoir un autre aperçu du personnage, tout en rappelant que dans les histoires héroïques, on ne retient pas toujours tous les participants.

Dans la nouvelle Dans le Grand Marais (On the High Marsh), on suit un sorcier qui s'est perdu (dans tous les sens du terme). L’histoire est plaisante mais j’ai été perturbée par son immédiate proximité chronologique qui donne envie de la raccrocher au reste du cycle de Terremer sans que ce soit nécessaire.

Enfin, Libellule (Dragonfly) nous ramène au présent, et même au futur. Avec cette histoire d’une jeune femme en quête de son identité, Ursula K. Le Guin s’interroge à nouveau sur l'exclusion des femmes de Roke et sur les liens entre les hommes et les dragons, tout en jetant un pont entre Tehanu et Le vent d’ailleurs, dernier roman du cycle.

L’ouvrage se termine sur une Description de Terremer (reléguée dans ma version intégrale à la toute fin de l’ouvrage), un complément sympathique pour ceux qui aiment les annexes à la Seigneur des Anneaux avec des descriptions du monde, de ses peuples et de son histoire.

Comme d’habitude, la plume d’Ursula K. Le Guin fait des merveilles. En effet, si en matière d’histoire, seules la première et la dernière nouvelle de ce recueil me semblent capitales pour enchaîner sur la suite, cela ne veut pas dire qu’on s’ennuie sur les autres textes, qui sont de très bons compléments pour toute personne ayant envie de continuer son voyage en Terremer.

Personnellement j’ai malheureusement relu cet opus beaucoup trop en pointillés pour vraiment l’apprécier (lire des nouvelles de façon discontinue n’est jamais bon, je vous laisse imaginer le massacre quand il s’agit en plus d’une lecture VO), mais cela ne m’a pas empêché d’apprécier la balade. Si les Contes de Terremer n’est peut-être pas le tome le plus marquant du cycle, il a son intérêt et l’on aurait tort de se priver de sa lecture, qu’on aime ou non les nouvelles.

Infos utiles : Les Contes de Terremer (Tales of Earthsea en VO) est le cinquième ou le troisième livre du cycle Terremer (selon si vous comptez ensemble les trois premiers romans ou non). Traduit en français par Pierre-Paul Durastanti, il a été publié chez Ailleurs et demain (Robert Laffont) puis au Livre de poche (440 pages en poche).
Pour ma part j’ai lu la VO dans la belle édition intégrale illustrée par Charles Vess. Vous pouvez également retrouver ces nouvelles dans l’édition intégrale VF sortie en 2018 au Livre de poche.

D’autres avis : Babelio, Bifrost, Welcome to Nebalia

☆ Bonheur TM de Jean Baret

Lune
, 17/07/2019 | Source : Un papillon dans la Lune

"Nous ne pensons plus, nous dépensons."

Bonheur TM est un roman philosophico-dystopique de Jean Baret publié en papier et numérique chez Le Bélial et enregistré par Sonobook en version audio. Il est disponible chez Audible. C'est le premier tome de la trilogie Trademark, dont chaque opus sera lisible indépendamment.

J'ai entendu énormément de bien de ce roman sur la blogosphère depuis sa sortie, chez Lorhkan, Gromovar, Yogo et d'autres. Je comprends ce qui leur a fait aimer ce récit, tout autant que je peux comprendre ceux qui l'ont détesté (Anudar vous en parlera en temps et en heure).

Et donc, je me reconnais en ceux qui ont adoré et en même temps© en ceux qui ont beaucoup moins aimé. Je suis nuance, et c'est mon droit le plus absolu ;-)

Demain. Quelque part dans la jungle urbaine…
Il ouvre les yeux. Se lève. Y a du boulot…
« Avez-vous consommé ? » Il contemple l’hologramme aux lettres criardes qui clignotent dans la cuisine sans parvenir à formuler la moindre pensée.
« Souhaites-tu du sexe oral ? »
La question de sa femme l’arrache à sa contemplation. Il réfléchit quelques secondes avant de refuser la proposition : il a déjà beaucoup joui cette semaine et il n’a plus très envie. Sans oublier que le temps presse.
Sa femme lui demande de penser à lui racheter une batterie nucléaire. Une Duracell. Il hoche la tête tout en avalant son bol de céréales Weetabix sur la table Microsoft translucide qui diffuse une publicité vantant les mérites d’une boisson caféinée Gatorade propice à l’efficacité. Il se lève, attrape sa femme, lui suce la langue pendant de longues secondes, puis enfile sa veste Toshiba – son sponsor de vie – et se dirige vers la porte. Dans le ciel encombré, sur les façades des tours, sur le bitume, ou simplement à hauteur d’homme, des milliers d’hologrammes se déplacent lentement au gré de courants invisibles au cœur des monades grouillantes.
Il est flic. Section des « Crimes à la consommation », sous-section « Idées ». Veiller à la bonne marche du monde, telle est sa mission. Autant dire que la journée promet d’être longue...

Je ne vous refais pas le topo ci-dessus, j'entre dans le vif du sujet.

Couverture d'Aurélien Police chez Le Bélial
(alors quand même attention cette bouche
provocante d'où coule du sang,
ça pourrait choquer !)
J'ai été époustouflée par la construction du récit, ses multiples répétitions, façon pour l'auteur de figurer un monde sans échappatoire et sans aucun sens. Ayant écouté le livre, brillamment lu par Frédéric Kneip, la construction du texte m'a vraiment frappée. Assurément ce roman est fait pour l'oral, l'auteur vous assène des marques, des comportements, un monde, tous obscènes, le tout comme une anaphore de 340 pages (ou 8h12). L'auteur joue beaucoup sur le lexique et c'est révélateur quand on comprend que "consommer" c'est aussi un synonyme de "se droguer".

J'ai été sonnée par la violence du quotidien des gens de cette société, qui consomment pour vivre et vivent pour consommer. Des gens sponsorisés par des marques, au point de n'avoir plus de nom mais de s'appeler Toshiba, Walmart, Xerox, interchangeables et sans intérêt, des personnes qui ne sont que des produits... Il est même interdit de ne rien faire.

"Vous vous rendez compte qu'au lieu de consommer ou de prêter votre temps de cerveau disponible à des publicités, vous avez... gaspillé votre énergie... à parler ?"

J'ai été amusée/dégoûtée - mais avec amusement - de l'absurdité totale de cette société que Jean Baret pousse à son extrême, voire plus loin. Se faire greffer une bite d'âne, jouir sur des organes internes, parier sur le nombre de morts d'un conflit, racheter un pays, cloner ses enfants, sa femme ou son voisin pour les massacrer ensuite, utiliser une IA qui répondra à vos innombrables mails à votre place alors qu'eux aussi sont sûrement envoyés par une IA... Même les livres sont écrits par des IA, d'ailleurs ne serait-ce pas aussi le cas de Bonheur TM ? ;-)

J'ai découvert la notion de "pléonexie", cette volonté de vouloir toujours consommer plus, avoir plus que les autres. Baret parle de notre quotidien, de ce vers quoi il tend, et lance l'alerte.


J'ai été étonnée de l'absence quasi-totale de femmes. On a Guerlain, la cheffe pénible qu'on voit 5 fois à tout casser pour six lignes et puis l'épouse-robot, cette femme parfaite qu'on peut baiser, tabasser ou éteindre à son gré. C'est sûrement un fait exprès (je ne sais pas, j'espère), montrant que le capitalisme favorise le patriarcat...

J'ai été attristée et sincèrement ennuyée par la faiblesse de l'intrigue, qui ne se révèle qu'un prétexte au message du roman, la critique de la consommation et de l'ultraconnexion ayant déjà été maintes fois explorée par la SF. Je repensais d'ailleurs à la nouvelle Audience captive d'Ann Warren Griffith sur l'envahissement du quotidien par le marketing et la consommation, mais aussi au Vivant d'Anna Starobinets sur les réseaux sociaux, sans compter Le ParK de Bruce Bégout. Bien sûr, l'auteur remet le message au goût du jour mais... les romans sans intrigue ont peu de sens pour moi.

J'ai regretté que soit très peu abordé le thème écologique, à part à travers la nourriture infecte que s'enfilent les personnages (céréales d'insectes Weetabix et autres pâtes alimentaires en tube). On pourrait imaginer que dans le futur, une telle débauche de technologie ait amené l'humanité à sa perte depuis longtemps, ça m'a un peu gênée.
Miam !

J'ai sourcillé, puis souri à l'écoute de la postface de Dany-Robert Dufour, dont la pensée a inspiré Jean Baret. Et donc Jean Baret écrit un livre avec ces idées transposées dans le futur et ça impressionne Monsieur Dufour (là j'avoue je me suis dit, il a déjà lu de la SF ou pas ?) qui le remercie chaleureusement, auto-congratulations de rigueur, c'est merveilleux (Non). Maintenant j'attends que Dufour écrive un essai sur le livre de Baret et la boucle sera bouclée...

Bonheur TM est une réussite sur la forme, magistrale, et une déception sur le fond, déjà vu et manquant d'une intrigue solide. J'ai ressenti une addiction à son écoute plus qu'un plaisir, et surprise, ça n'a pas forcément été pour me déplaire ! On ne peut que reconnaître, quoiqu'il en soit, qu'il y a énormément à dire sur ce roman radical !! Je lirai le prochain tome, en audio également, pour voir si l'auteur peut réussir ce tour de force une seconde fois mais aussi s'il a la volonté de développer une intrigue plus solide. A suivre, rendez-vous en septembre pour Vie TM.

D'autres avis sur la blogo : Lorhkan, Gromovar, Le Chroniqueur, Le Bibliocosme, Célindanaé, Yuyine, Chut maman lit, Gepe, Yogo

Bonheur TM 
de Jean Baret
Le Bélial - Septembre 2018
Sonobook / Audible
340 pages
8h12 d'écoute, lu par Frédéric Kneip
Papier : 19,90€ / Numérique : 9,99€ / Audio : 14,95€ (en promo chez Sonobook)