Et nous aurons l'éternité - Catherine Fradier

Gromovar
, 15/05/2021 | Source : QUOI DE NEUF SUR MA PILE ?


Milieu du XXIe siècle. Norma est une très vieille dame qui fut écrivaine, quand on écrivait encore des livres. Elle n'attend plus que la mort. Pas celle que la société a prévu pour elle après un dernier séjour, obligatoire, dans une de ces maisons de retrait où des androïdes bienveillants veillent sur les plus de 80 ans jusqu'à leur dernier souffle. Non, une mort à la date de son choix (Norma a déjà gagné 10 ans hors maison en acceptant le retrait de sa puce santé), suivie d'une incinération qui permettra à ses cendres d'être mêlées à celle de Charly, son défunt mari dont elle conserve précieusement l'urne et à qui elle parle quotidiennement.

Mais la société est en train de la rattraper, et Norma ne doit un dernier sursis avant déménagement vers la maison de retrait (ou, si elle parvient à intriguer à sa guise, suicide) qu'à la proposition d'une étudiante de l'interviewer pour le réseau UniversiTube afin qu'elle raconte aux jeunes générations ce qu'était une vie au temps de la Grande Insouciance qui a précédé l'enfer environnemental dans lequel elles se débattent.


"Et nous aurons l'éternité" est un roman d'anticipation de Catherine Fradier. C'est en fait trois romans en un : une dystopie climatique, une lettre d'amour à la littérature et au roman, un pamphlet politique.


Sur la dystopie climatique, Fradier fait le boulot avec sérieux. Même esquissé de loin à travers les yeux d'une femme qui ne quitte plus l'appartement de la maison collective qu'elle occupe dans le Sud de la France, le monde est visible du lecteur, dans son horreur hélas possible.


Qu'on observe, navrés, le monde de Norma. Températures caniculaires constantes, pandémies récurrentes, pollution plastique ou aérosol, effondrement des écosystèmes, pénurie d'eau, etc., Fradier charge à mort la barque, on se croirait chez JM Ligny. Si on y ajoute la nourriture à base d'insectes ou de méduses, on n'est pas loin de Harry Harrison. A ce tableau ne manque plus que l'effacement de la plus grande partie du Net pour cause d'économies d'énergies, et c'est un monde sans mémoire et chiche en connaissances qui s'offre au regard. Un monde dans lequel nul n'aimerait vivre ; ça tombe bien, l'espérance de vie a drastiquement chuté, même pour les « chanceux » qui ne sont pas parqués dans des camps de réfugiés surpeuplés.


La lettre d'amour à la littérature est clairement l'angle aussi réussi qu'émouvant du roman.

Racontant sa vie, Norma l'entremêle de toutes ces vies qu'elle n'a pas vécu physiquement mais que les romans lui ont offert de vivre dans sa tête et son cœur. De fait, confrontée à une intervieweuse inculte – au vocabulaire restreint en dépit de ses grades universitaires – qui s'avère dès l'abord aussi méprisante envers son goût des livres qu'agressive envers toute la génération qu'elle représente, offerte en spectacle à un auditoire uniquement préoccupé d'émotions simples et de rebondissements, Norma joue avec un monde qui ne peut plus la comprendre en lui livrant comme autobiographie un mélange improbable de Proust, Tolstoï, Madame de la Fayette, Steinbeck, Slimani (!). Une vie inventée qui ravit son auditoire au point que les séances succèdent aux séances sans que jamais personne, dans ce temps d'inculture assumée, n'identifie les œuvres d'où sont tirées les péripéties de la « vie » de Norma.


Sa propre vie, sa vraie vie, c'est dans son dernier roman – écrit sans espoir de publication – qu'elle la met, en poussant sa mémoire dans ses derniers retranchements pour exhumer des vérités enfouies qu'elle « partage » ensuite avec Charly. Sa vie physique, sa vie observable, fut faite d'un amour paisible et de joies simples. Une vie finalement banale, mais une vie enrichie et embellie par les centaines de vies autres que lui offrit la littérature pour l'emmener ailleurs, dans d'autres lieux, d'autres temps, d'autres têtes, d'autres passions. Les lecteurs comprendront. Les autres...ne savent pas ce qu'ils ratent.


Cette extension du domaine du soi, le monde de Norma, un monde où les livres ont été détruits, comme tant d'autres choses, économies obligent, ne peut plus le comprendre. C'est un monde qu'on pourrait excuser en invoquant la nécessite première de survivre, mais quelle erreur ce serait. Quelle régression ce serait d'entrer dans un monde d'où toute vie de l'imaginaire aurait été bannie, alors même que c'est dans un monde atroce qu'elle est la plus nécessaire, la poésie des camps l'a prouvé.


Dans ce monde sans mémoire qui croit vivre en ne faisant que survivre au jour le jour, Norma parvient néanmoins à transmettre sa passion à son petit voisin, Anil, un enfant de réfugié aussi muré dans un silence permanent que littéralement passionné par les très nombreux livres que Norma a pu conserver jusque là. Même s'il semble ne s'intéresser qu'aux récits concentrationnaires. Qui le lui reprocherait quand le monde entier est devenu un camp à ciel ouvert ?

Tout espoir n'est donc pas perdu, même s'il est ténu. On croise même Pierre Bordage et Aïssa Lacheb, en vieux amis qui tentent de conserver allumée la flamme.


Le pamphlet politique, en revanche, n'est guère convaincant, voire inquiétant.

Fradier dénonce à juste titre l'inaction climatique des générations dont nous sommes. Elle met en scène une forme de dictature climatique, conduite par de mystérieux Climate Warriors massivement soutenus par les jeunes, sans oublier de signifier que les ultras riches ont, eux, grâce de l'extrême richesse, trouvé des solutions de repli hors de monde en abandonnant la plèbe à son triste sort.


Tout ceci est bel et bon. Mais le système politique qu'elle décrit n'est jamais clair, on comprend juste qu'il est brutal et inégalitaire. C'est court au point d'être peu compréhensible. D'autant que ça a déjà été dit, et mieux, par d'autres. Et jamais les choses ne deviennent plus explicites, si ce n'est qu'il y a des méchants, des très méchants, des malheureux insouciants et vains, et des très malheureux qui ne sont que ça. C'est court comme sociologie. Il y a aussi, bien sûr, des Forces qui font tenir le tout en obligeant à obéir. Et des Résistants qui résistent pour la liberté. OK.


Et puis il y a quelques pages (222 et s., 254, par exemple) d'une grande naïveté convenue, au ton et aux analyses situés quelque part entre un café du commerce antisystème et le périodique de Sud Education. On est loin des discussions entre O'Brien et Smith (puisqu'on parle de livres).

Et il y a surtout cette page 194 dans laquelle est affirmée comme une révélation la théorie du « grand désherbage » humain dont je pensais que seule une Pinçon-Charlot devenue sénile et quelques agités du bocal de la même eau la prenaient au sérieux. Sans compter les LEUR, ILS, etc...

Je sais que l'auteur n'est pas son personnage mais ici, vu le statut des locuteurs concernés dans le roman, et a fortiori dans un texte publié par la maison d'édition de Juan Branco, j'ai du mal à ne pas additionner deux et deux pour trouver quatre.

Naïf, convenu, simpliste, voire dangereux. Quel dommage de ne pas s'en être tenu à l'inquiétude climatique et à l’amour passionné de la littérature qu'on sent si fort dans le livre lorsqu'il ne se pique pas d'analyse politique ratée.


Et nous aurons l'éternité, Catherine Fradier

[ProjetOmbre #19] The Black God’s Drums

Sabine C.
, 15/05/2021 | Source : Lectures – Fourbis & Têtologie

de P. Djèli CLARK | ed. Tor | Steampunk | Nouvelle | VODispo en VF : Les tambours du Dieu Noir chez L’Atalante 4è de couv In an alternate New Orleans caught in the tangle of the American Civil War, the wall-scaling girl named Creeper yearns to escape the streets for the air–in particular, by… Lire la suite [ProjetOmbre #19] The Black God’s Drums

[Chronique] Vigilance de Robert Jackson Bennett

Sometimes a book
, 15/05/2021 | Source : Sometimes a book

Vigilance

« Voilà ce qui faisait battre le cœur de l’Amérique : non le sens civique, non l’amour de son pays ou de ses semblables, non le respect de la Constitution… mais la peur. »


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Vigilance
Auteur :
Robert Jackson Bennett
Traduteur : Gilles Goullet
Illustration : Aurélien Police
Éditeur : Le Belial’
Genre : Thriller / Science-fiction
Date de parution  :  27 août 2020 (français)
Nombre de pages : 165
Prix : 10,90 €
Synopsis
Trois tireurs armés jusqu’aux dents lâchés dans un « environnement » public aléatoire délimité. Un but : abattre le plus de personnes possible. Une promesse : un énorme paquet de fric pour celui qui quitte les lieux indemne. Si l’une des « cibles » met hors d’état de nuire l’un des tireurs et survit, une part du pactole lui échoit. Des règles simplissimes, et des dizaines de drones qui filment le tout pour le plus grand bonheur de millions de spectateurs hystérisés, d’annonceurs aux anges et de John McDean, producteur et chef d’orchestre de Vigilance, le show TV qui a résolu le problème des tueries de masses aux États-Unis…

MON avis

J’ai pour l’instant beaucoup aimé tout ce que j’ai lu de Robert Jackson Bennett à savoir American Elsewhere et Les maîtres enlumineurs et il ne me restait plus que Vigilance à lire dans ma PAL. C’est un roman qui diffère totalement des autres autant dans son format court que dans les thématiques qu’il aborde. Robert Jackson Bennett nous emmène dans un thriller d’anticipation où il nous dépeint un futur des plus noirs pour les Etats-Unis.

Le nouveau visage des Etats-Unis

Robert Jackson Bennett nous livre une vision du futur très pessimiste des Etats-Unis puisque le pays a sombré dans un puits de violence devenant quasiment une zone de non-droit. Là où les autres continents ont réussi à s’en sortir malgré les problèmes notamment liés au changement climatique, l’Amérique, elle, a sombré dans une violence inouïe. Le mot d’ordre pour la population est de survivre par tous les moyens et non plus de vivre et c’est dans ce contexte que l’émission de télévision Vigilance connaît un immense succès.

Le principe de Vigilance est de médiatiser les tueries de masse afin de mieux les « contrôler ». L’émission organise ainsi des tueries dans un environnement choisi précautionneusement à l’avance qu’il retransmet en direct à la télévision. Cette novella nous emmène au cœur des coulisses de l’émission puisqu’on suit son producteur, John McDean en train de préparé la prochaine vigilance. On découvre la froideur avec laquelle il gère les moindres détails que ce soit le choix du lieu, de l’heure, des tireurs sélectionnés, mais aussi de la publicité et de globalement tout ce qui pourra plaire à son public cible qui est lui aussi défini avec une précision glaçante. En parallèle, on suit Delyna, une jeune serveuse – qui n’appartient pas au public cible de McDean – et qui assiste malgré elle à la transmission de Vigilance depuis son lieu de travail. Avec ce personnage, Robert Jackson Bennett nous montre l’émission du côté des spectateurs et nous livre deux points de vue. D’un côté les clients du bar complètement hypnotisés par l’émission et de l’autre Delyna qui nous montre que toute la population n’est pas fascinée par la situation, mais que beaucoup la rejette et vivent constamment dans la peur.

Un texte puissant et difficile

Robert Jackson Bennett n’offre pas de répit au lecteur et le plonge dans un texte extrêmement sombre et violent de la première page à la dernière. Il utilise une écriture très froide avec un vocabulaire cru pour mieux pointer du doigt les affres de cette société américaine. L’auteur livre un récit saisissant, expliquant de manière parfaitement cohérente la manière dont les Etats-Unis ont basculé dans cette horreur. Il aborde la question de la technologie, la novella offrant d’ailleurs un panel de nouvelles technologies assez impressionnante notamment dans l’utilisation effrayante qui en est fait. Mais le point que l’auteur semble mettre le plus en avant dans ce récit est la question de l’armement, point de départ de l’engrenage qui a conduit les américains à commettre de plus en plus de tueries de masse, puis à profiter de ces tueries pour en faire un business. Robert Jackson Bennett utilise extrêmement bien son intrigue pour émettre cette critique de la société américaine et de sa gestion des armes à feu. Le propos est extrêmement percutant et malgré la noirceur dépeinte, tout semble parfaitement réaliste, rendant le récit encore plus glaçant.

Quel idiot, quel putain de crétin pourrait être non seulement prêt, mais impatient de se faire tirer dessus par un idiot lourdement armé ?
Eh bien la réponse était apparemment : les Américains. Beaucoup d’Américains. La plupart d’entre eux, en fait.

Si j’ai beaucoup aimé l’idée de départ du roman et ai trouvé la critique assez convaincante, je dois avouer que cette lecture m’a plutôt mise mal à l’aise et on ne peut pas vraiment dire que j’ai passé un bon moment. La froideur du texte empêche tout lien affectif de se créer avec les personnages et le propos est loin d’être divertissant. Ce n’est bien entendu pas ce qu’on demande à ce texte, mais il m’a manqué un petit quelque chose dans l’intrigue pour rester scotchée au récit que j’ai trouvé finalement assez prévisible. J’aurais également aimé que l’auteur aille encore un peu plus loin dans les thématiques abordées et dans sa critique de la société américaine. J’avais peut-être un peu trop en tête m’a lecture de L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu dont le propos m’avait semblé encore plus percutant. Sans cette comparaison, j’aurais peut-être été un peu plus conciliante avec Vigilance qui reste une excellente novella.


Conclusion


Vigilance est un thriller d’anticipation qui nous emmène dans un futur bien sombre des Etats-Unis qui sont tombés dans une violence extrême. On y suit John McDean qui a réussi à faire un business de cette violence en produisant une émission transmettant en direct des tueries de masse. L’auteur nous dépeint avec un langage cru et une grande froideur le moindre détail des coulisses de cette émission ainsi que la manière dont celle-ci est perçue par la population. Avec ce texte, Robert Jackson Bennett livre un récit saisissant de réalisme qui transpire la peur, la colère et le désespoir. Tant de violence et d’émotions négatives ne sont pas forcément très faciles et agréable à aborder, mais la novella nous offre une critique de la société américaine et du port d’armes à feu très convaincante.

Bonne lecture

D’autres avis : FeydRautha – Gromovar – BlackwolfYogo – Chut… Maman lit ! – Célindanaé – Aelinel – Xapur – Vert – Vaisseau-livresApophis – ?

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« Rites, rivières, montagnes et châteaux », Lorenzo MATTOTTI

Brize
, 15/05/2021 | Source : Sur mes brizées

Dessinateur italien vivant à Paris, Lorenzo Mattotti nous livre au sein de ce bel ouvrage cartonné un échantillon de dessins extraits de ses carnets.Pas de texte ici, le lecteur-regardeur s’embarque pour un parcours dont des images de châteaux délimitent les séquences. Parmi des paysages emportés dans le mouvement de leurs stries ou spirales, des personnages... Lire la Suite →

Sourdough and Other Stories - Slatter Angela

Gromovar
, 14/05/2021 | Source : QUOI DE NEUF SUR MA PILE ?


J'avais été impressionné tant par les qualités narratives que par l'écriture du All the Murmuring Bones d'Angela Slatter. Le roman prenant place dans le monde imaginée par Slatter dans ses recueils "Sourdough and Other Stories" et The Bitterwood Bible, je me suis procuré le premier des deux ouvrages pour une nouvelle virée dans l'imaginaire de la dame. Bien m'en a pris.


"Sourdough and Other Stories" contient seize nouvelles, liées entres elles par leurs personnages récurrents qui semblent s'insinuer d'une histoire à l'autre, précédées d'une introduction de Rob Shearman et suivies d'une postface dans laquelle Jeff Vandermeer himself dit tout le bien qu'il pense de Slatter. On peut rêver pire patronage.

Seize histoires qui sont résolument des contes de fée, et tout aussi résolument des contes de fées contemporains, réinterprétés par une femme qui leur donne une modernité de très bon aloi sans jamais tomber dans le didactisme – et sans jamais non plus renier son matériau d'inspiration, allant jusqu'à reprendre parfois des noms ou des situations de contes de fée bien connus.


Que sont donc ces contes qu'on dira slatterisés ?

D'abord, Slatter n'hésite pas à noircir les récits, à décrire sans que sa plume tremble des assassins, des voleurs, des bordels, des choix difficiles ou des ruptures biographiques radicales – avortement, abandon d'enfant, ou pire. Elle dit les choses brutes sans les métaphoriser.

Certes, on sait bien que les contes ont été écrits et réécrits et que certaines versions des contes classiques sont déjà dures et cruelles. C'est le partie aussi que prend Slatter dans ses récits qui, nonobstant leur familiarité, sont tous des créations originales et pas de simples transcriptions dark – aucune ambiguïté là-dessus. Tu ne retrouveras pas, lecteur, les personnages ou les histoires que tu connais fardés du noir à lèvres des collégiens « gothiques ». Non. Ce sont de nouvelles histoires, de nouveaux personnages, mais la filiation est évidente, même si, ici, on va plus loin dans l'explicite de situations humainement très pénibles – la reine chassée par une intrigante ne part pas vivre sa déchéance loin du regard des hommes et des lecteurs, elle doit vivre et travailler dans un bordel au vu et au su de tous sans jamais perdre la force morale de protéger son enfant quand ça deviendra nécessaire, un exemple parmi d'autres.


Le monde de Slatter est logiquement un monde bien plus crédible que celui des contes. Elle t'invite, lecteur, dans un univers pétri de violences et d'inégalités, ça se sent même si les descriptions ne s'attardent pas dessus.

Pour ce qui est de la violence, même si les textes ne sont pas gores, elle est claire comme de l'eau de roche : dans "Sourdough", on meurt, on est mutilé, on accepte un destin pire que la mort, on voit mourir des proches qu'on espérait sauver.

Pour ce qui est des inégalités, elles aussi sont « discrètement criantes ». Il y a des rois et des pauvres, comme dans les contes classiques, mais on sent bien à des détails que la pauvreté n'est pas une situation qu'on pourrait aimer pour peu qu'on y mette un peu de bonne humeur ou de ce carré de sucre qui aide, dit-on, la médecine à couler. Les humains vivent en cercles concentriques autour des puissants ; ils reposent selon la même organisation au cimetière de la capitale. Et si on n'est pas plus heureux au centre, la vie y est au moins beaucoup plus facile.


C'est aussi un monde où les forces païennes de la nature sont présentes partout, jusqu'au cœur des villes, voire de familles qui ne le soupçonnent pas jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Un monde où des chiens-fantômes gardent les cathédrales, où des enfants disparaissent nuitamment, où on peut enchanter du pain, où on utilise des morceaux d'âme pour donner vie à des poupées, où des demi-trolles sont les fruits cachés d'unions bien peu naturelles. Et il y a la sorcellerie. Presque omniprésente. Toutes les femmes la connaissent, la sentent, l’utilisent ; beaucoup la pratiquent, à des degrés divers de maîtrise.


De fait, si les deux sexes sont bien présents dans les histoires de Slatter, c'est d'abord un monde de femmes qui est décrit – ou plus précisément les histoires de certaines des femmes qui l'habitent, chacune unique dans sa biographie plus ou moins périlleuse et en même temps chacune vivant certaines expériences communes qui sont celles de toutes les femmes.

Et je dis bien des femmes, pas des princesses ni des bergères – si certaines le sont dans la lettre, aucune ne l'est dans l'esprit. Trop de passivité dans ces deux figures pour les héroïnes de Slatter ; ses femmes luttent pour s'affirmer et suivre leurs inclinations, elles ne rêvent ni de se marier ni de reconquérir un amour perdu : « Within my grasp is my past, my former life. It slips and slides under my fingertips like treacherous silk. And here once again is my husband, who is beautiful still for all his flaws. Memories of before conjure rich flavours: Stellan before, our love and lust before; luxury and leisure, never knowing want or hardship. If I just stretch out my hand it can yet be mine. But there is a sour aftertaste; there is what happened, and what was done. There was loss and betrayal and it can never be erased. I shake my head. ‘No. Better we take our chances among the whores and thieves. They’re more honest, more loyal.’ »

Les héroïnes de Slatter, qu'elles fassent le bien ou le mal, sont (ou pas) des humaines, pleines de passions humaines, de noblesse ou de vilenie. Leurs buts s'entrechoquent, leurs désirs s'opposent, les méfaits des unes doivent être – et seront – punis par celles-là même qui eurent à les subir. Pas de chevalier servant salvateur ici. Parfois la famille ou le groupe aide, parfois même pas, et il faut se débrouiller seule.

Les hommes, eux, sont plus spectateurs ou jouets qu'acteurs véritables des situations. Ils tentent souvent de contrôler les femmes et n'y parviennent quasiment jamais, à l'extérieur qu'ils sont des petits détails qui connectent les femmes à la nature alors que les hommes, eux, ne se concernent que de ce qui est humain – se rendant ainsi aveugle à la moitié au moins de la réalité.


Tous ces personnages – surtout les femmes – se débattent pour accomplir leur destin dans un monde très construit que Slatter dévoile par petites touches, d'une histoire à l'autre, posant un nom, un lieu, une anecdote, sans avoir l'air d'y toucher. C'est un monde noir qui ne ressemble pas à celui, trop lumineux, des versions classiques des contes. Un monde dans lequel vivent, aux marges, des créatures fabuleuses, des trolls bien sûr, mais aussi des rusalkas vengeresses ou des fantômes d'enfants accompagnés de renards magiques.


L'ensemble crée une bien belle toile sur laquelle Slatter peint des personnages qui ne le sont pas moins, jusque dans leurs laideurs. Comme dans tout recueil, on aime plus ou moins tel ou tel texte, mais l’ensemble est globalement très bon, sublimé par les liens existant entre les nouvelles, certaines histoires sont vraiment excellentes, et quel plot twist final... A lire.


Sourdough and Other Stories, Angela Slatter

La guerre contre le Rull – A.E. van Vogt

Apophis
, 14/05/2021 | Source : Le culte d'Apophis

Combattre le feu par le feu, c’est prendre le risque de s’y brûler Une version modifiée de cette critique est parue dans le numéro 98 de Bifrost (si vous ne connaissez pas ce périodique : clic). Vous pouvez retrouver toutes mes recensions publiées dans le magazine sous ce tag.  S’il n’a pas l’aura des plus grands livres ou cycles de […]

CR Adventures in Middle-Earth : La Mort d'Ingomer (1/1)

Nébal
, 14/05/2021 | Source : Welcome to Nebalia

On poursuit la campagne d'*Adventures in Middle-Earth* - diffusée en live en principe tous les vendredis 21h sur la chaîne Twitch du camarade Bran : https://... Suite de notre campagne d’ Adventures in Middle-Earth ! Nous retournons à la Mirkwood Campaign...

La fontaine des âges, de Nancy Kress

Lorhkan
, 14/05/2021 | Source : Lorhkan et les mauvais genres

Nancy Kress, malgré tout son talent de nouvelliste (pour s’en convaincre, il faut lire le recueil “Danses aériennes” ou bien la superbe novella “L’une rêve, l’autre pas”), semble avoir du mal à toucher le lectorat en France comme elle le devrait. Heureusement, les éditions du Bélial’ continuent de soutenir l’autrice comme le montre l’arrivée de “La fontaine des âges”, novella qui parait en “Une heure-lumière”, son deuxième texte dans cette collection après “Le nexus du Docteur Erdmann”.

 

Quatrième de couverture :

Max Feder est riche. Immensément. Une fortune aux origines troubles, mais après tout, qu’importe ? Car Max Feder va mourir. Et dans ses vieux jours, ses derniers mois, le plus précieux de ses trésors se résume à une bague et ce qu’elle contient, le symbole d’un amour aussi ancien qu’absolu. Éternel, littéralement, puisque l’objet de son amour perdu ne peut pas mourir… Or il semble bien que pour Max Feder, au crépuscule d’une vie tumultueuse, le temps soit venu d’entreprendre un ultime voyage, celui de toutes les remises en question, de tous les possibles…

 

Une bague qui allume la mèche (de cheveux)

Max Feder est un riche malfrat. Vieux, à la retraite (c’est son fils Geoffrey qui gère les affaires de sa société, en les “assainissant” aux yeux de la loi), pas loin de la fin de sa vie, mais un malfrat quand même, et extrêmement riche. Il a largement les moyens de s’offrir le traitement D, révolution de bio-ingénierie qui n’a certes pas tenu toutes ses promesses mais permet tout de même de s’offrir 20 ans de vie supplémentaire sans vieillir un jour de plus. Pourtant, Max Feder a décidé de finir ses jours à l’institut Silver Star. La visite de son fils et de ses petits enfants turbulents va pourtant tout changer, suite à un malheureux incident qui le voit perdre l’un des objets auquel il tenait le plus : une bague dans laquelle sont insérés une mèche de cheveux et une empreinte de lèvres sur un morceau de papier…

Fidèle à ses habitudes, Nancy Kress met en place une révolution de bio-ingénierie qui permet ni plus ni moins que d’arrêter le vieillissement. Évidemment réservé aux personnes les plus riches, c’est malgré tout une vrai avancée scientifique, à même de bouleverser la société et les mœurs de ceux qui y ont accès. Mais plutôt que de s’attarder sur cet élément qui sert à la fois de cadre et de moteur du récit, l’autrice s’intéresse plus particulièrement au parcours de Max Feder, petit malfrat devenu riche, qui n’a jamais oublié un amour de jeunesse, a mené une vie personnelle triste à ses yeux malgré une femme et un enfant (qu’il dénigre régulièrement), et a fait fructifié des affaires dont il n’est pas vraiment responsable, du moins pas au début.

La perte de sa bague lui redonne une nouvelle raison de vivre, ou à tout le moins un dernier effort à faire pour retrouver celle qu’il aime, son souvenir, d’une manière ou d’une autre. Et c’est donc le parcours de ce escroc (gangster ? Mafieux ? Les choses ne sont pas très claires mais ne sont sans doute pas belles à voir…) en bout de course que nous donne à voir Nancy Kress, au temps présent alterné avec de nombreux flashbacks sur sa vie d’avant, en commençant par sa rencontre avec Daria, une jeune prostituée avec qui il eut le coup de foudre alors qu’il était jeune militaire. Des flashbacks qui, en plus d’éclairer la vie passée de Max Feder, l’origine de sa richesse, ses rencontres, etc, permettent également de mieux cerner certaines grandes étapes de la société développée par Nancy Kress, notamment en rapport avec ce fameux “traitement D” révolutionnaire.

Bien mené sur la forme, le fond peine quelque peu à vraiment embarquer le lecteur, qui ne sait trop quoi penser de cet homme vraisemblablement infréquentable mais qui a pourtant un petit côté… attendrissant ? Il est amusant de constater qu’après “Le nexus du Docteur Erdmann”, Nancy Kress se penche à nouveau sur le troisième âge, d’une manière toutefois très différente. On saluera la manière qu’elle a d’aborder la vie de Max Feder, sur un ton nostalgie voire parfois mélancolique,  des sentiments que Max Feder tente de masquer sous une grosse couche d’aigreur et d’assurance de soi. A ce titre, la fin du texte est réussie, entre désillusion et bonté d’âme, voire de repentance.

Peut-être pas le meilleur des textes parus en “Une heure-lumière”, mais “La fontaine des âges” a largement le standing pour y figurer dignement. Et c’est surtout une nouvelle preuve que Nancy Kress est une autrice qui compte sur le format novella. J’espère bien qu’on n’en restera pas là.

 

Lire aussi l’avis de Célindanaé, Feyd-Rautha, Le Chroniqueur, Soleil Vert, Angua, Laird Fumble, Yogo, Anne-Laure

Critique écrite dans le cadre du challenge “#ProjetOmbre” de OmbreBones.

 

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Numérique (brevis est) – Marina et Sergueï Diatchenko

OmbreBones
, 14/05/2021 | Source : OmbreBones

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Numérique
est le second volume des Métamorphoses, écrit par les auteurs russes Marina et Sergueï Diatchenko. Publié par l’Atalante, vous trouverez ce roman au prix de 23.90 euros partout en librairie à partir du 27 mai 2021.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Je vous ai parlé de Vita Nostra il y a quelques mois sur le blog, qui est le premier tome des Métamorphoses. En substance, je ne suis pas parvenue à écrire une chronique classique ou à en fournir une analyse littéraire parce que je considère que ce roman fait partie de ceux qui se vivent. De ceux qui provoquent des émotions, des questionnements conscients ou non. Ceux qui induisent un malaise qu’on cherche à identifier et qui nous retournent ensuite le cerveau. Bref, un chef-d’œuvre. C’est également le cas pour Numérique mais je l’ai trouvé plus accessible. À moins que l’opus précédent m’ait tout simplement bien préparée.

Vita Nostra avait placé la barre très haut et j’ai été surprise d’apprendre qu’on ne suivrait pas Sacha dans Numérique. Nouveau personnage, nouveau cadre, nouveau concept aussi puisque cette fois, on parle d’un adolescent hardcore gamer qui incarne Ministre, un personnage clé de « Bal Royal » (un jeu-vidéo type massivement multi-joueurs en ligne) et élève des chiens virtuels qu’il revend à prix d’or. Du haut de ses quatorze ans, Arsène est d’une redoutable intelligence et possède un talent rare qui lui vaudra de nombreux ennemis dans le jeu… et en dehors. Quand ses parents décident de vendre son ordinateur pour sortir leur fils de ce qu’ils considèrent comme une grave dépendance, Arsène s’enfuit et est approché par un homme mystérieux prénommé Maxime, un homme qui semble doté de certains pouvoirs… magiques ? Arsène accepte alors de passer des tests pour postuler au sein d’une entreprise nommée Les Nouveaux Jouets, que Maxime semble diriger. Des tests où il va être en concurrence avec des adultes. Il va devoir réussir différentes épreuves dans des jeux-vidéos pour décrocher le job de ses rêves et ainsi légitimer sa passion du jeu auprès de ses parents… Sauf que tout ne se passe pas comme prévu. Arsène va petit à petit évoluer, prendre conscience de certaines réalités. Je ne vous en dit pas plus, histoire de ne pas gâcher votre plaisir !

Un questionnement sur notre dépendance au virtuel.
Voilà grosso modo le fil conducteur de Numérique, comme peut le laisser sous-entendre son titre. Dès le départ, le lecteur rencontre Arsène, un adolescent qui préfère passer des heures devant son écran, à peaufiner des plans dans un univers qui « n’existe pas » mais revêt pour lui une grande importance. Il va jusqu’à sécher les cours, forçant ses parents à intervenir. Des parents qui, pourtant, souffrent eux-mêmes d’addiction numérique : sa mère à des blogs et son père à la télévision. La première passe des heures à échanger avec des personnes qu’elle ne connait pas, à vivre une autre vie derrière son écran, une vie dans laquelle elle s’investit énormément et qui compte beaucoup pour elle. Quant au second, il se nourrit des informations données à la télévision, reste des heures à regarder ce qui se passe dans le monde et à émettre son opinion sur tous ces sujets. Petit à petit, on se rend compte d’à quel point c’est notre société toute entière qui est questionnée sur ses habitudes. Avec un peu d’honnêteté, il est probable que le lecteur se retrouve au minimum dans l’un des trois profils précédemment décrit, ce qui risque de provoquer un certain malaise accompagné d’une fascination un brin morbide. Personnellement, c’est comme ça que je l’ai vécu. Je voulais savoir jusqu’où iraient les auteurs, comment Arsène allait évoluer, quel chemin prendrait cette histoire et surtout, quelle fin allaient-ils lui donner ? Comme si je lisais, en quelque sorte, une roman me décrivant mon futur.

Redéfinir « réalité »
Le lecteur oscille donc tout du long entre l’univers numérique (au sens large, il n’y a pas que les jeux) et la réalité, jusqu’au moment où la frontière entre les deux se brouille. On en vient alors à questionner la notion même de réalité et à se demander s’il ne serait pas temps qu’elle évolue…
Et là, si vous avez lu Vita Nostra, certains liens évidents commencent à se créer dans votre esprit. Pendant toute ma lecture, j’ai cherché les indices, effectué des parallèles. Mon regret, c’est de ne pas avoir relu Vita Nostra juste avant pour que tout soit totalement frais dans ma tête. Pourquoi, me demanderez-vous ? Puisque les personnages n’ont rien avoir…

Tout simplement parce que si Numérique est très différent de Vita Nostra, il en est aussi assez proche par bien des aspects et la lecture de Vita Nostra me parait indispensable pour vraiment saisir l’essence du roman et des messages qui y sont dissimulés par les auteurs. On y retrouve d’ailleurs certains concepts connus et largement détaillés dans Vita Nostra. On commence à élaborer des hypothèses, aussi…. Parce que nous, lecteurs, possédons les clés pour comprendre le mystère qui entoure le personnage de Maxime, sans toutefois savoir jusqu’où vont nous emmener Marina et Sergueï Diatchenko.

Rien n’est à jeter dans Numérique. Les personnages dépeins sont complexes et travaillés, les interrogations autour de la technologie d’une effarante modernité… Marina et Sergueï Diatchenko vont loin mais vont-ils si loin que cela, si on balaie notre tendance naturelle à l’hypocrisie pour se poser véritablement la question ? Numérique pourrait appartenir au genre du fantastique, à moins qu’il ne glisse sur les premières notes d’une dystopie… Ou qu’il ne soit, tout simplement, qu’un reflet de notre réalité ?
Un nouvel OLNI, voilà ce qu’est Numérique.
Un OLNI que j’ai dévoré en deux jours à peine. Un OLNI qui retourne totalement le cerveau et qui mérite qu’on se pose un moment après sa lecture pour y réfléchir. Un OLNI qui mérite aussi qu’on le relise, parce que c’est clairement le genre de roman pour lequel de nouvelles significations apparaitront au fur et à mesure.

La conclusion de l’ombre :
Au cas où ce n’était pas clair, Numérique est un coup de cœur et même plus que cela. Cette expérience littéraire s’inscrit dignement dans la lignée de Vita Nostra tout en se démarquant, proposant ici une réflexion sur notre dépendance au virtuel et ses possibles dénouements. Je me languis déjà du troisième opus des Métamorphoses à paraître, je l’espère, l’année prochaine. Voilà une saga qui risque de laisser longtemps sa marque sur moi !

D’autres avis : Just a word – vous ?

Kurt Steiner - Le 32 juillet

TmbM
, 13/05/2021 | Source : Touchez mon blog, Monseigneur...

Kurt Steiner Le 32 juillet Fleuve Noir anticipation
Kurt Steiner 

Le 32 juillet 

Ed. Fleuve Noir 


Ken Broad, un agent des services secrets américains, est parachuté dans le sud de la France pour y espionner un scientifique. Mais à peine a-t-il rejoint son objectif que l'homme qu'il recherchait, après avoir tenu des propos nébuleux sur la disparition de son épouse et de son assistante ainsi que sur la distorsion du temps, disparaît à travers un halo lumineux...  Ignorant où mène ce passage mais n'écoutant que son courage, l'espion décide de s'y engouffrer également. Il est loin de se douter que ce jour, le 31 juillet, ne sera pas suivi d'un 1er août...
 
En faisant sauter le pas à son personnage, l'auteur propulse le lecteur dans la veine SF attendue. Mais si la scène d'ouverture était prometteuse et laissait augurer un bon divertissement sur les paradoxes temporels mâtiné d'un soupçon d’espionnage, la suite n'est malheureusement pas à la hauteur. C'est d'ailleurs peu de le dire.

De l'autre côté du halo, Ken Broad découvre une ville au décor visuel et organique. Il réalise rapidement que cette ville n'en est pas une : il est à l'intérieur d'un être vivant, un animal formidable et d'une taille démesurée ! Mais une fois planté le décor, retrouvées l'épouse et l’assistante disparues puis installé un semblant d'intrigue, Kurt Steiner n'assure plus le suivi romanesque. Il se contente de bâcler une trame faiblarde qui fera, au passage, dresser les cheveux sur la tête des féministes même les moins convaincues. On suit donc l'espion dans ce dédale viscéral et on assiste, blasé, aux scènes rétrogrades dans lesquelles, armé de son révolver, il protège la faible - et souvent hystérique - femme qui, en toute logique, tombe amoureuse de lui dans la minute où elle le rencontre. Comme dans la vraie vie, quoi.

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FNA n°146